Texte - « Le conte futur » Paul Adam

fermez et commencez à taper
L'angoisse extrême qui le prit alors au cœur m'étonna d'abord. Sa cousine comptait cinq ans de plus que lui.
En outre, elle avait un caractère grave, et elle agréerait certes mal
les turbulences du cornette aux Guides qu'il était.

Mais, à l'encontre de ces raisonnements et à mesure que le colonel, par
sa correspondance, dissipait l'espoir d'une négation, Philippe apprit à
connaître la douleur. L'image de la jeune fille veilla sans pitié sur la
torture de son esprit amoureux.

Maintenant, le voici sans force, étendu contre les coussins du wagon.
Avec hébétude, il suit les maigres allures du commandant attentif aux
cent petits cartons rapportés de la capitale, et qui renferment les
cadeaux de corbeille. Comment ne s'aperçoivent-ils pas de son désespoir,
ni cet homme, ni le colonel ? Comment ne le virent-ils pas blêmir,
lorsqu'ils entrèrent au mess des Guides en brandissant la permission
obtenue de son général pour assister à un mariage dans la famille ?

Ils ne remarquent rien, ni l'atroce crispation du sourire par lequel il
répond à leurs phrases joyeuses, ni la sueur qui glace ses tempes, le
cuir de son bonnet de police.

Le colonel commence même à dormir en paix.

Aux portières le paysage déroulé lui précise dans le souvenir les heures
de ce même voyage fait naguère avec elle. Son oncle était venu le
chercher à l'École militaire après les examens de sortie, et, durant ce
voyage, elle lui était apparue ainsi qu'une âme extraordinaire,
instruite en toutes les sciences et portant sur le monde des jugements
inattendus.

- Oui, répond le commandant, des jugements inattendus. Elle a tout
étudié, n'est-ce pas, recluse dans ce fort où l'attache la situation de
son père ... Il n'y a plus un mur, chez elle, qui ne soit tapissé de
livres ...

- Voici le centre de notre patrie, mon commandant, vous l'a-t-elle
appris ... ici même, où le sol ferrugineux se révèle par cette pente
soudaine surgit devant les bâtisses plates des fabriques ...

- Le cœur de notre république du Nord ? Voyez, comme il monte, ce sol,
vers le pâle firmament de brumes. Il recouvre, peu à peu, sur l'horizon
les tours fumantes des distilleries et des forges.

- Elle vous a confié son amour pour les pauvres ?

- Elle a un extraordinaire amour pour les pauvres.

- Ici, disait-elle, sur la hauteur, le pâtre vit plus heureux parce que
la masse des terres abat le son des cloches industrielles, l'appel à la
souffrance quotidienne des troupeaux ouvriers ...

- C'est une âme élue, Philippe, une âme élue ... Pourrai-je lui valoir
assez de bonheur ?

Ils s'y amenèrent ; ils écoutèrent leur silence.

- Le plateau ! dit le commandant.

Là, le sol semblait avoir bondi tout à coup hors des plaines brunes de
labour, et avoir entraîné dans ce saut des falaises de craie,
d'inaccessibles roches, des touffes de sapins et de bouleaux, des pans
de prairie, un bois entier de hêtres, même quelques villages blottis
dans des cavités pleines de fougères et d'yeuses.

- Avez-vous connu sa mère ?

- Non, mon commandant, je n'ai pas connu sa mère. Elle est morte si
jeune !

- ... Philomène lui ressemble d'âme. Sa mère contemplait toujours son
idée de Dieu ; elle contemple aussi la douleur du monde ...

- Le Christ, le même Christ sous ses deux formes ...

- Des mystiques ! ... Tenez, voici le plateau qui s'étale par dessus le
pays ... La terre est rouge de matières ferrugineuses ...

- Ah ! ah ! ... Le fer ne fait-il pas couler le sang, tout rouge ...

- N'empêche ! La terre est si rouge que les gens, à force d'y penser, en
ont pris la couleur ...

- Oh ! je comprends ... Elle vous l'a dit aussi, cette chose ; qu'ici les
petits enfants portent déjà sur leur corps rouge le blason du métal
dispensateur de leur existence.

- Philippe, pourquoi cette amertume dans votre voix ?

- Pour rien, commandant ... pour rien ... Nous arrivons à la contrée des
Hauts-Fourneaux, et des cordons pleins de peuple, et des donjons
flamboyants.

- Regardez ; cela forme un grand cercle étendu selon un périmètre fixe.

- Sous les canons de la cité octogone dont voici, à ras de terre, les
remparts.

- Il faut de la prudence, Philippe, avec ce peuple de pauvres ; car il
lui arrive de s'exaspérer.

- Descendons-nous ? Nous nous promenons devant les petites maisons si
closes, où habitent les familles des magistrats, des percepteurs, des
fonctionnaires ... que sais-je ? ...

- Réveillez-vous, colonel ... Quarante minutes d'arrêt pour la
douane ... Nous allons nous dégourdir les jambes ...

- Hé quoi ! fit le colonel ... Sommes-nous à la frontière ?

- Peu s'en faut ... vous le savez bien : voici la dernière station avant
le Fort.

- Diable ... Tenez : à gauche, la maison en briques rouges ... où l'on
aperçoit des primevères dans le petit parterre, hein ? ... C'est la
demeure du bourreau ...

- Ah ! ah ! ... la demeure du bourreau ... Il y a beaucoup d'assassins
parce qu'on mange peu.

- Et puis le peuple manque de distractions ...

Au fait, pense Philippe, si rien n'altère les traits de ma face, ni ne
décèle ma douleur à leurs yeux, c'est que je n'exagère ma souffrance ...
Il faut croire que le malheur ne m'accable pas ... Pourtant il y a
comme des cailloux sur ma poitrine quand elle se soulève pour le jeu de
respirer ...

Ils vont donc en promenade.

Au pinacle de la cathédrale rococo, le symbole divin du supplice, la
croix de fer, impose son signe sur des rues étroites et dures où circule
la vie de la cité. Elles mènent du beffroi roidi dans ses dentelles de
pierre aux casernes et aux lupanars, à un théâtre d'architecture
attique, à un palais de justice Louis XV, à un hôpital de style Empire,
à une prison très vaste et très simple, ornée seulement de quelques
capucines entretenues, sur une croisée, par la femme du concierge. Ils
rencontrent encore vers la citadelle, des manutentions et des magasins
de guerre, des petits soldats imberbes qui, sous leurs longues capotes
sanglées, ressemblent à des servantes en cotillons, et des officiers
éperonnés, moustachus, ronds comme des oeufs, ou bien, fins comme des
épis, avec de courtes cravaches à l'aisselle.

Large, bien balayé, éclairé de globes électriques, le boulevard traverse
la ville entre des bazars somptueux, qui alternent avec des palais pour
Compagnies d'assurances, Sociétés métallurgiques, banques de crédit. Il
s'y promène des messieurs évidemment orgueilleux de leurs soucis et des
femmes promptes à aimer pour l'avantage de leur bourse ou de leur coeur.
Il y court des gaillards chargés de ballots et légèrement ivres. Les
étoffes des robes se drapent en harmonie dans les voitures.

Le boulevard conduit hors de la ville, jusqu'à la gare. Après, il
devient grand route et suit, à peu près parallèlement, la direction de
la voie ferrée. Les trains franchissent assez vite la région des
Hauts-Fourneaux ... On passe entre des ruches humaines (briques brûlées,
tuiles rouges, ciments) ... Le colonel a repris son somme dans le coin
de droite ...

- Là, mon commandant, là, dit Philippe : les enfants qui grouillent a
terre ... on dirait un essaim de mouches sur une ordure.

- Oh ! Philippe, pourquoi parler ainsi des enfants ?

- Le linge que lessive cette vieille hideuse dans le baquet ... ah !
ah ! ... il se déchire ... Quelle mine désolée ! ... En vérité, ce linge
s'est déchiré jusque dans mon coeur.
- Rirez-vous cependant de cette mère si occupée ... A la fois, elle
allaite du sein, mouche d'une main, gifle de l'autre, gronde de la
bouche, berce du pied et rit de l'oeil au facteur qui passe ... Ces
fillettes qui pleurnichent en épluchant des légumes, en tirant l'eau du
puits ; rirez-vous de leur laideur ! ... Et les adolescentes qui se nouent
des rubans sales dans leurs maigres cheveux ...

- Philippe, pourquoi lorgnez-vous le monde avec un verre noir ?

- On ne voit pas de vieillards, mon commandant, dans cette cité de
pauvres ...

- Non ... c'est vrai ... on n'en voit pas ...

- Mais il y a partout de petits cimetières carrés ... Un, deux,
trois ...