Texte - « Deux et deux font cinq » Alphonse Allais

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Voilà environ quinze jours - comme le temps passe, tout de même ! qui
est-ce qui dirait qu'il y a déjà quinze jours ? - j'eus l'occasion de
passer une nuit à l'hôtel Terminus de Marseille.

Je serais désolé que les excellents tenanciers de cette maison
perçus sent, à travers les paroles que je vais dire, la moindre attitude
agressive ou simplement querelleuse ; mais je dois déclarer qu'en ce
Terminus les appartements sont séparés les uns des autres par une
substance qui trouverait beaucoup mieux son emploi dans la confection
d'un parfait téléphone que dans celle d'une raisonnable cloison. J'ai
vu, dans ma longue carrière d'ingénieur acousticien, bien des matières
excellentes conductrices du son, mais jamais je n'en rencontrerai une
seule comparable, même de loin, à celle dont sont pétris les murs de
l'hôtel Terminus à Marseille.

Des fois, c'est gênant.

Des fois, c'est rigolo.

Cette fois, ce fut rigolo.

Ce fut rigolo, parce que la chambre voisine de la nôtre était occupée
par un loup et par un canard.

Ne frottez pas vos yeux, vous avez bien entendu : la chambre voisine de
la nôtre était occupée par un loup et par un canard.

Un loup et un canard dans une chambre d'hôtel ! Pourquoi pas ? Tout
arrive, même à Marseille.

En dépit des pronostics et des quasi-certitudes que n'eussent pas manqué
de tirer les esprits clairvoyants, le loup ne dévore point le canard, si
ce n'est de caresses.

- De caresses ! vous criez-vous. Des caresses entre canard et loup !

- Des caresses, parfaitement !

Le loup aimait le canard, et le canard aimait le loup.

Monstrueux ! dites-vous. Pourquoi cela ?

Avez-vous donc jamais vu, dans les foires, le produit incestueux de la
carpe et du lapin ?

Et puis, quelque chose contribue à rendre moins anti-nature les
tendresses entre le carnassier et le volatile : leur dimension
réciproque.

Le loup était un loup de petite taille et le canard un canard de forte
stature.

Ou du moins, je me plus à les considérer ainsi d'après leur
conversation.

Le loup appelait le canard : « Mon gros canard », cependant que le canard
interpelle le loup : « Mon p'tit loup ».

Tout compte fait - et surtout pour faire cesser toute plaisanterie qui a
trop longtemps duré - nos voisins n'étaient, zoologiquement parlant, ni
un loup, ni un canard.

Ils étaient évidemment des amoureux et sans doute des néo-conjoints.

Bientôt, je m'endormis au roucoulement de cette pseudo-ménagerie
disparate, et au petit jour, je fus éveillé par des « mon petit loup » et
des « mon gros canard » sans fin.

- Ils doivent être gentils, ces petits-là ! pensai-je.

Et des jours s'écoulèrent.

... Samedi dernier, nous nous trouvions à Nice, dans un restaurant :

À une table tout près de la nôtre vinrent s'asseoir un monsieur et une
dame qui ne suscitent point, tout d'abord, notre intérêt.

Mais quand nous entendîmes :

- Encore un peu de langouste, mon petit loup ?

- Volontiers, mon gros canard !

Vous concevez d'ici notre joie !

Avoir sous la main un petit loup et un gros canard qu'on avait
considérés jusqu'alors comme l'apanage exclusif de la chimère ! Pouvoir
les contempler, les frôler peut-être !

Et nous contemplâmes !

Un penseur doublé d'un écrivain a exprimé un jour cette subtile idée que
la réalité ne vaudra jamais le rêve.

Comme il avait raison, ce penseur doublé d'un écrivain !

Ah ! il était chouette, le gros canard !

Ah ! elle était chouette, le petit loup !

Son nez, au gros canard, était la proie d'un turbulent eczéma. Ses deux
douzaines de cheveux demeurés fidèles se tournaient, se contournent et
se recon tournaient sur son crâne pour donner, à une portée de fusil,
l'illusion d'un système pileux follement développé.

Quant au petit loup, elle donnait plutôt l'illusion d'une femelle de
kangaroo dont on aurait craint, tout le temps, que les gros yeux
tombassent dans la mayonnaise de sa langouste.

Et ce qu'ils disaient !

Le gros canard parlait de l'année véritablement rigoureuse, et que ça
ferait de la misère, et que la misère est mauvaise conseillère aux
pauvres gens, et qu'on n'avait pourtant pas besoin de ça, en France ! »