Texte - « Rose d'Amour » Alfred Assollant

fermez et commencez à taper
Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour
tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que
mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en
coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on
s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui,
pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais
enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite
marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous
du sol, la plus grande partie de la ville.

Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son
plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans
rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à
personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût
fatigué du travail, - car la hache et la scie sont de durs outils, - soit
qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne
pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier,
très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.

Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour
elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la
voix forte, on l'entendait de tout le voisinage ; mais ses gestes
étaient encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main
elle rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence
parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la
porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs
et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint
paradis !) nous choisissait l'une de ses plus belles gifles et nous
l'appliquer sur la joue.

Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses
mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.
Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours
d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang
et sa vie ; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins,
elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.

Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se
plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules, - ce qui ne
le sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il
disait souvent : « Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises ;
et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut
savoir supporter nos femmes. » On l'appelait le vieux Sans-Souci, parce
que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni enfant,
ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une chiquenaude, même à
un chien, excepté pour se défendre de la mort.

Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute
en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut
la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et
revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,
donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit
ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses
mains. A dater de ce jour-là, le vieux Sans-Souci, qui n'avait guère
parlé jusque-là, ne parla plus du tout : il avait l'air de rêver nuit et
jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus
qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.

Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge
fut venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule.
J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le
disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec
Bernard, dit l'Éveillé et le Vire-Loup. Car vous savez, madame, que
c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux garçons comme
aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom que nous a
donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la mairie
l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze ans,
répondu qu'au nom de Rose-d'Amour, que les filles de mon âge me
donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.

Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je
n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes
les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais
les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce
que disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me
regarder ; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si
j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal
conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute
la journée, vous aurez tout mon portrait.

Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais
jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui
est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les
riches.

Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de
vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce
n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de
quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas
de très-grands besoins : un petit écu leur suffit pour la moitié d'une
semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que
la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur,
et que la gaieté vaut tous les autres biens.

Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me promener
avec mon père et quelques voisins dans la campagne ; nous montions dans
ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur la hauteur,
à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur le gazon, les
yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de lui avec les
enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu, tantôt chez
nous, tantôt chez le père Bernard, dit Tape-à-l'Oeil, afin de ménager
le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte aussi cher
que le pain.

Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec
nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et
filles sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très
respectable et âgée. Tout en courant, je m'égare un peu dans le bois
qui n'était pas toujours sûr ; les loups y venaient quelquefois de
la grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là.
Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la
forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la
campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.

J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on
appelait Bernard l'Éveillé, lorsqu'au détour du sentier je vois venir
à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et
des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et
je veux fuir : mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait
pourtant de mon côté et allait m'atteindre ; j'entendais déjà le bruit
de ses pattes qui retombent lourdement sur la terre et froissait les
feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver,
lorsque tout à coup Bernard l'Éveillé se jette au-devant de lui. Comme
il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le
voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.

En même temps il m'appelle à son secours ; mais j'étais bien embarrassée,
et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le
loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout
enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se
dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne
sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens
qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en
ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau
de chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son
courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette
petite aventure a décidé de ma vie.

Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il
eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce
jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,
surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de
Vire-Loup, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une
partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit
pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.