Texte - « Les diaboliques » Jules Barbey d'Aurevilly

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S'il l'eût été moins, il serait devenu certainement maréchal de France. Il
avait été dès sa jeunesse un des plus brillants officiers de la
fin du premier Empire. J'ai ouï dire, bien des fois, a ses
camarades de régiment, qu'il se distinguait par une bravoure a la
Murat, compliquée de Marmont. Avec cela, - et avec une tête très
carrée et très froide, quand le tambour ne battait pas, - il
aurait pu, en très peu de temps, s'élancer aux premiers rangs de
la hiérarchie militaire, mais le dandysme ! ... Si vous combinez le
dandysme avec les qualités qui font l'officier : le sentiment de la
discipline, la régularité dans le service, etc., etc., vous verrez
ce qui restera de l'officier dans la combinaison et s'il ne saute
pas comme une poudrière ! Pour qu'à vingt instants de sa vie
l'officier de Brassard n'eût pas sauté, c'est que, comme tous les
dandys, il était heureux. Mazarin avait employé, - ses nièces
aussi, mais pour une autre raison : il était superbe.

Il avait eu cette beauté nécessaire au soldat plus qu'à personne,
car il n'y a pas de jeunesse sans la beauté, et l'armée, c'est la
jeunesse de la France ! Cette beauté, du reste, qui ne séduit pas
que les femmes, mais les circonstances elles-mêmes, - ces
coquines, - n'avait pas été la seule protection qui se fût
étendue sur la tête du capitaine de Brassard. Il était, je crois,
de race normande, de la race de Guillaume le Conquérant, et il
avait, dit-on, beaucoup conquis ... Après l'abdication de
l'Empereur, il était naturellement passé aux Bourbons, et, pendant
les Cent-Jours, surnaturellement leur était demeuré fidèle. Aussi,
quand les Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte
faut-il armer chevalier de Saint-Louis de la propre main de Charles
X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le
beau de Brassard ne montait pas une seule fois la garde aux
Tuileries, que la duchesse d'Angoulême ne lui adressait, en
passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait
tué la grâce, savait en retrouver pour lui. Le ministre, voyant
cette faveur, avait tout fait pour l'avancement de l'homme que
Madame distinguait ainsi ; mais, avec la meilleure volonté du
monde, que faire pour cet enragé dandy qui - un jour de revue -
avait mis l'épée à la main, sur le front de bandière de son
régiment, contre son inspecteur général, pour une observation de
service ? ... C'était assez que de lui sauver le conseil de guerre.
Ce mépris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard
l'avait porté partout. Excepté en campagne, où l'officier se
retrouvait tout entier, il ne s'était jamais astreint aux
obligations militaires. Maintes fois, on l'avait vu, par exemple,
au risque de se faire mettre a des arrêts indéfiniment prolongés,
quitter furtivement sa garnison pour aller s'amuser dans une ville
voisine et n'y revenir que les jours de parade ou de revue, averti
par quelque soldat qui l'aimait, car si ses chefs ne se souvient
pas d'avoir sous leurs ordres un homme dont la nature répugnait à
toute espèce de discipline et de routine, ses soldats, en
revanche, l'adorait. Il était excellent pour eux. Il n'en
exigeait rien que d'être très braves, très pointilleux et très
coquets, réalisant enfin le type de l'ancien soldat français, dont
la Permission de dix heures et trois à quatre vieilles chansons,
qui sont des chefs-d'oeuvre, nous ont conservé une si exacte et si
charmante image. Il les poussait peut-être un peu trop au duel,
mais il prétendait que c'était là le meilleur moyen qu'il connaît
de développer en eux l'esprit militaire. « Je ne suis pas un
gouvernement, disait-il, et je n'ai point de décorations à leur
donner quand ils se battent bravement entre eux ; mais les
décorations dont je suis le grand-maître (il était fort riche de
sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de
rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l'ordonnance
s'y oppose. » Aussi, la compagnie qu'il commandait effaçait-elle,
par la beauté de la tenue, toutes les autres compagnies de
grenadiers des régiments de la Garde, si brillante déjà. C'est
ainsi qu'il exaltait à outrance la personnalité du soldat,
toujours prête, en France, a la fatuité et à la coquetterie, ces
deux provocations permanentes, l'une par le ton qu'elle prend,
l'autre par l'envie qu'elle excite. On comprendra, après cela, que
les autres compagnies de son régiment fussent jalouses de la
sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-là, et battu
encore pour n'en pas sortir.

Telle avait été, sous la Restauration, la position tout
exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et comme il n'y
avait pas alors, tous les matins, comme sous l'Empire, la
ressource de l'héroïsme en action qui fait tout pardonner,
personne n'aurait certainement pu prévoir ou deviner combien de
temps aurait duré cette martingale d'insubordination qui étonnait
ses camarades, et qu'il jouait contre ses chefs avec la même
audace qu'il aurait joué sa vie s'il fût allé au feu, lorsque la
révolution de 1830 leur ôta, s'ils l'avaient, le souci, et a lui,
l'imprudent capitaine, l'humiliation d'une destitution qui le
menaçait chaque jour davantage. Blessé grièvement aux Trois jours,
il avait dédaigné de prendre du service sous la nouvelle dynastie
des d'Orléans qu'il méprisait. Quand la révolution de Juillet les
fit maîtres d'un pays qu'ils n'ont pas su garder, elle avait
trouvé le capitaine dans son lit, malade d'une blessure qu'il
s'était faite au pied en dansant - comme il aurait chargé - au
dernier bal de la duchesse de Berry. - Mais au premier roulement
de tambour, il ne s'en était pas moins levé pour rejoindre sa
compagnie, et comme il ne lui avait pas été possible de mettre des
bottes, à cause de sa blessure, il s'en était allé à l'émeute
comme il s'en serait allé au bal, en chaussons vernis et en bas de
soie, et c'est ainsi qu'il avait pris la tête de ses grenadiers
sur la place de la Bastille, chargé qu'il était de balayer dans
toute sa longueur le boulevard. Paris, où les barricades n'étaient
pas dressées encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il
était désert. Le soleil y tombait d'aplomb, comme une première
pluie de feu qu'une autre devrait suivre, puisque toutes ces
fenêtres, masquées de leurs persiennes, allaient, tout à l'heure,
cracher la mort ... Le capitaine de Brassard rangea ses soldats sur
deux lignes, le long et le plus près possible des maisons, de
manière que chaque file de soldats ne fût exposée qu'aux coups de
fusil qui lui venaient d'en face, - et lui, plus dandy que
jamais, prit le milieu de chaussée. Ajusté des deux côtés par des
milliers de fusils, de pistolets et de carabines, depuis la
Bastille jusqu'à la rue de Richelieu, il n'avait pas été atteint,
malgré la largeur d'une poitrine dont il était peut-être un peu
trop fier, car le capitaine de Brassard poitrine au feu, comme
une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur,
quand, arrivé devant Frascati, a l'angle de la rue de Richelieu,
et au moment où il commandait à sa troupe de se masser derrière
lui pour emporter la première barricade qu'il trouva dressée sur
son chemin, il reçut une balle dans sa magnifique poitrine, deux
fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs
brandebourgs d'argent qui y étincelaient d'une épaule à l'autre,
et il eut le bras cassé d'une pierre, - ce qui ne l'empêcha pas
d'enlever la barricade et d'aller jusqu'à la Madeleine, à la tête
de ses hommes enthousiasmés. Là, deux femmes en calèche, qui
fuyaient Paris insurgé, voyant un officier de la Garde blessé,
couvert de sang et couché sur les blocs de pierre qui entouraient,
a cette époque-là, l'église de la Madeleine à laquelle on
travaillait encore, mirent leur voiture à sa disposition, et il se
fit mener par elles au Gros-Caillou, où se trouvait alors le
maréchal de Raguse, à qui il dit militairement : « Maréchal, j'en ai
peut-être pour deux heures ; mais pendant ces deux heures-là,
mettez-moi partout où vous voudrez ! » Seulement il se trompait ...
Il en avait pour plus de deux heures. La balle qui l'avait
traversé ne le tua pas. C'est plus de quinze ans après que je
l'avais connu, et il prétendait alors, au mépris de la médecine et
de son médecin, qui lui avait expressément défendu de boire tout
le temps qu'avait duré la fièvre de sa blessure, qu'il ne s'était
sauvé d'une mort certaine qu'en buvant du vin de Bordeaux.