Texte - « Le Mariage de Mademoiselle Gimel. Dactylographe » René Bazin

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Il avait deviné juste : un homme de peu, mais qui portait en lui
l'image de la France, et la petite lampe allumée devant. Les traits du
visage étaient réguliers, mais d'un modelé rude, et la mâchoire, par
exemple, un peu avançante et carrée en avant, se relevait près de
l'oreille à angle droit, et partout l'os affleure la peau. Les
moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser
au coin des lèvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce
devait être un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de
sous-officier retraité, ou de minime propriétaire, qui ont appris, dès
l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrière et en vivre, et qui ont,
tout aussitôt, choisi l'armée, sachant qu'elle les laisserait pauvres,
mais la préférant à tout, parce qu'elle répond chez eux a une passion
d'autorité, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au
régiment le goût de l'ordre, de la préparation minutieuse des moindres
entreprises, des besognes manuelles, de la stricte économie, et aussi
une facilité de compagnonnage avec le soldat, une serviabilité
précieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie
noblesse, et pour des raisons autres, ils ont été, ils sont la force,
l'élément traditionnel du commandement, le cadre normal de l'armée.
Souvent, ils passent par les écoles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont
méthodiques, sérieux et braves. Un chef qui connaît l'espèce, et qui
ne les heurte pas, peut faire d'eux des héros. Ils parlent peu. Quand
ils ont le temps, ils rêvent, mais le sentiment est un subordonné.

Louis Morand n'était pas depuis longtemps le client de madame Mauléon.
Elle savait peu de chose a son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne
savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le
permettaient pas. Quand le lieutenant eut achevé son déjeuner, il
s'approcha du comptoir, et madame Mauléon sourit.

- Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait
faim, je suppose !

Louis Morand inclina légèrement la tête.

- C'est de son âge ! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait
d'autre réponse que celle des pièces de monnaie rapidement posées sur
la faïence.

La plupart des clients avaient quitté la salle. Madame Mauléon
insista :

- Et puis, le métier, n'est-ce pas ? Vous faites l'exercice loin d'ici,
je parie ?

- A Bagatelle ou à Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand.

- Rien que ça ! Et vingt-cinq degrés à l'ombre. Vous avez trimé ! Je ne
m'étonne pas que vous ayez bon appétit !

Elle était ravie d'avoir obtenu deux mots du lieutenant ; elle
souriait, elle triomphait, elle voulait retenir ce client peut parleur,
et, le rappelant d'un geste arrondi de la main, car il se détournait :

- Dites, monsieur le lieutenant, je vous assure que j'ai là des
clients qui ne la respirent pas souvent, « la bonne air » de la
campagne. Tenez, la jolie dactylographe de la banque Maclarey ...

Il fronça les sourcils et dit négligemment, mais sans chercher à
quitter le comptoir :

- Je ne sais pas qui vous voulez dire.

- Mais si, la jeune fille qui entrait l'autre jour, comme vous
sortiez. Elle déjeune toujours avant vous ; vous l'avez regardée, de
votre trottoir, là-bas. Une jeune fille comme on en voit guère, je
vous assure : c'est joli, c'est sage, c'est travailleur.

Les lèvres du lieutenant s'allongent de quelques millimètres,
brusquement, et, aussitôt, reprirent la ligne normale.

- -Allons, au revoir, madame Mauléon !

- Au revoir, monsieur le lieutenant ... A l'honneur, une autre fois.

Il n'entendit même pas. Il gagnait la porte, d'un air grave, au pas de
marche, préoccupé de donner une idée avantageuse de l'armée française,
de son sérieux, du bon emploi qu'elle fait du temps, aux trois
derniers clients, qui regardaient l'officier s'éloigner.

- N'empêche, pensa madame Mauléon, qu'il a jeté un coup d'oeil sur la
table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne.
Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme très bien,
mais froid. Défunt Mauléon ne serait pas parti si vite, quand on lui
parlait d'une jeune fille. Il était artiste ! ... Celui-ci, je ne sais
pas.

Elle approfondit ces pensées, les yeux levés vers les vitres qui
versent dans la crèmerie la lumière presque éblouissante de la rue
Boissy-d'Anglas.

C'était l'heure où Paris tremble moins, frémit moins, où le bruit
diminue, où, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se
ralentit et la fièvre tombe. Il faisait très chaud. Les passants
marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs
talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employés dormaient en
gardant le magasin, le ministère, la fabrique. C'était l'heure où le
travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y
avait des têtes jeunes, qui, en franchissant une porte, se
retournent un instant vers la découpure bleue du ciel, par où la vie
coulait.

Mademoiselle Gimel était entrée dans le cabinet où travaillaient les
trois dactylographes de la banque, lorsque la dictée de la
correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les
appelait pas dans un des salons. Trois tables disposées le long du
mur, près des fenêtres ; trois chaises, trois machines ; un cartonnier
et un porte-manteau, au fond, meublaient la pièce. Evelyne enleva son
chapeau.

- Avez-vous chaud, ma chère ! Est-ce qu'on vous aurait suivie ?

La jeune fille releva ses cheveux, et, sans répondre, s'assit devant
la machine qui était la seconde.
La même voix reprit :

- Ça ne vous va pas, vous savez ; vous êtes d'un rouge !

La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle
Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'était arrêtée d'écrire, et,
penchée en arrière, la regardait, avec une expression qu'elle croyait
rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgré elle, son âme de
souffrance et de révolte. Cette petite femme, proche de la
quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le
point de l'être, et elle se vengeait de la vie en détestant quelqu'un.
Mademoiselle Raymonde était la plus ancienne des dactylographes de la
maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en
tirait vanité ; elle pouvait dire à Évelyne ou à Marthe, ses deux
compagnons d'atelier : « Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la
première ici » ; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de
compte de l'ancienneté, qu'il exigeait de la vitesse de main, de
l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre
les mots prononcés en sourdine ou bredouilles, quand il dictait, et
que toutes ces virtuosités-là se perdent peu à peu. Vieux caissier,
oui ; vieille dactylographe, non. Elle en voulait à mademoiselle Marthe
et a mademoiselle Evelyne d'être jeunes, et à mademoiselle Evelyne, en
outre, d'être jolie. Elle avait remarqué, dès le premier jour, les
préférences des employés de la banque pour cette grande employée qui
marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la
lumière autour de son front jeune.

Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et à demi fondu qu'on
observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des
cheveux tout las d'être blonds et ondulés, un teint qu'il fallait
poudrer, des lèvres et des paupières pâles. Mais, en ce moment, cette
figurine de Saxe craquelée, ranimée par la colère, en était aussi
rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgré la chaleur, avait sur les
épaules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main
gauche, exaspérée et tremblante, elle en pinça l'extrémité.

- Tout à l'heure, dit-elle, quand on viendra demander une employée
pour le Conseil des Huileries de Mogador, faites-moi le plaisir de ne
pas vous proposer. C'est mon droit.

- Mais je ne vous le dispute pas ! répondit Evelyne. Je ne me propose
jamais. Pour ce que c'est amusant, les Huileries de Mogador !

- Suffit, on vous connaît !

Mademoiselle Marthe, très noire, coiffée en bandeaux, et qu'on eût
prise pour une étudiante, entrait dans la salle pour reprendre son
travail. Comme elle avait beaucoup de raideur dans les mouvements, ses
camarades la surnom aient Monolythe.

- N'est-ce pas, Monolythe, on la connait, cette demoiselle ? Elle vous
a des manières de se faire bien voir des patrons ! On sait par quels
moyens vous arrivez !