Texte - « Gaspard de la nuit » Aloysius Bertrand

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« Je sortais le matin de ma demeure et je n'y rentrais que le soir.
Tantôt, accoudé sur le parapet d'un bastion en ruines, j'aimais, pendant
de longues heures, à respirer le parfum sauvage et pénétrant du violier
qui moucheté de ses bouquets d'or la robe de lierre de la féodale et
caduque cité de Louis XI ; a voir s'absenter le paysage tranquille
d'un coup de vent, d'un rayon de soleil, ou d'une ondée de pluie, le
bec-figue et les oisillons des haies se jouer dans la pépinière
éparpillée d'ombres et de clartés, les grives courues de la montagne
vendanger la vigne assez haute et touffue pour cacher le cerf de la
fable, les corbeaux s'abattre de tous les coins du ciel, en bandes
fatiguées, sur la carcasse d'un cheval abandonnée par le pialey dans
quelque bas-fond verdoyant ; à écouter les lavandières qui faisaient
retentir leur rouillot joyeux au bord de Suzon et l'enfant qui
chantait une mélodie plaintive en tournant sous la muraille la roue du
cordier. - Tantôt je frayais à mes rêveries un sentier de mousse et de
rosée, de silence et de quiétude, loin de la ville. Que de fois j'ai
ravi leurs quenouilles de fruits rouges et acides aux hauliers mal
hantés de la fontaine de Jouvence et de l'ermitage de
Notre-Dame-d'Étang, la fontaine des Esprits et des Fées, l'ermitage du
Diable ! Que de fois j'ai ramassé le buccin pétrifié et le corail
fossile sur les hauteurs pierreuses de Saint-Joseph, ravinées par
l'orage ! Que de fois j'ai pêché l'écrevisse dans les gués échevelés des
Tilles, parmi les cressons qui abritent la salamandre glacée et parmi
les nénuphars dont baillent les fleurs indolentes ! Que de fois j'ai épié
la couleuvre sur les plages embourbées de Saulons, qui n'entendent que
le cri monotone de la foulque et le gémissement funèbre du grèbe ! Que de
fois j'ai étoilé d'une bougie les grottes souterraines d'Asnières où la
stalactite distille avec lenteur l'éternelle goutte d'eau de la
clepsydre des siècles ! Que de fois j'ai hurlé de la corne, sur les rocs
perpendiculaires de Chèvre-Morte, la diligence gravissant péniblement le
chemin a trois cents pieds au-dessous de mon trône de brouillards ! Et
les nuits mêmes, les nuits d'été, balsamiques et diaphanes, que de fois
j'ai gigué comme un lycanthrope autour d'un feu allumé dans le val herbu
et désert, jusqu'à ce que les premiers coups de cognée du bûcheron
ébranlèrent les chênes ! Ah ! monsieur, combien la solitude a d'attraits
pour le poète ! J'aurais été heureux de vivre dans les bois et de ne
faire pas plus de bruit que l'oiseau qui se désaltère à la source, que
l'abeille qui picore à l'aubépine et que le gland dont la chute crève la
feuillée ! ...

- Et l'art, lui demande-je ?

- Patience ! l'art était encore dans les limbes. J'avais étudié le
spectacle de la nature, j'étudierai les monuments des hommes.

« Dijon n'a pas toujours parfiler ses heures oisives aux concerts de ses
philharmonics enfants. Il a endossé le haubert - coiffé le
morion - brandi la pertuisane - dégainé l'épée - amorcé l'arquebuse - braqué
le canon sur ses remparts - couru les champs tambour battant et enseignes
déchirées, et, comme le ménestrel gris de la barbe qui emboucha la
trompette avant de racler du rebec, il aurait de merveilleuses histoires
a vous raconter, ou plutôt, ses bastions croulants, qui encaissent dans
une terre mêlée de débris les racines feuillages de ses marronniers
d'Inde, et son château démantelé dont le pont tremble sous le pas
éreinté de la jument du gendarme regagnant la caserne, - tout atteste
deux Dijons : un Dijon d'aujourd'hui, un Dijon d'autrefois.

« J'eus bientôt déblayé le Dijon des quatorzième et quinzième siècles,
autour duquel courait un branle de dix-huit tours, de huit portes et de
quatre poternes ou portelles, - le Dijon de Philippe-le-Hardi, de
Jean-sans-Peur, de Philippe-le-Bon et de Charles-le-Téméraire, avec ses
maisons de torchis à pignons pointus comme le bonnet d'un fou, a façades
barrées de croix de Saint-André ; avec ses hôtels embastillés, a étroites
barbacanes, à doubles guichets, à préaux pavés de hallebardes : - avec ses
églises, sa sainte chapelle, ses abbayes, ses monastères, qui faisaient
des processions de clochers, de flèches, d'aiguilles, déployant pour
bannières leurs vitraux d'or et d'azur, promenant leurs reliques
miraculeuses, s'agenouillant aux cryptes sombres de leurs martyrs, ou au
reposoir fleuri de leurs jardins ; - avec son torrent de Suzon dont le
cours, chargé de ponceaux de bois et de moulins à farine, séparait le
territoire de l'abbé de Saint-Bénigne du territoire de l'abbé de
Saint-Étienne, comme un huissier au parlement jetait sa verge et son
holà entre deux plaideurs bouffis de colère ; - et enfin avec ses
faubourg populeux dont l'un, celui de St-Nicolas, étalait ses douze rues
au soleil, ni plus ni moins qu'une grosse truie en gésine ses douze
mamelles. - J'avais galvanisé un cadavre et ce cadavre s'était levé.

« Dijon se lève ; il se lève, il marche, il court ! trente dentelles
carillonnent dans un ciel bleu d'outremer comme en peignait le vieil
Albert Dürer. La foule se presse aux hôtelleries de la rue Bouchepot,
aux étuves de la porte aux Chanoines, au mail de la rue St-Guillaume, au
change de la rue Notre-Dame, aux fabriques d'armes de la rue des Forges,
a la fontaine de la place des Cordeliers, au four banal de la rue de
Bèze, aux halles de la place Champeaux, au gibet de la place Morimont ;
bourgeois, nobles, vilains, soudeilles, prêtres, moines, clercs,
marchands, varlets, juifs, lombards, pèlerins, ménestrels, officiers du
parlement et de la chambre des comptes, officiers des gabelles,
officiers de la maison du duc : qui clament, qui sifflent, qui chantent,
qui geignent, qui prient, qui maugréent, - dans les basternes, dans des
litières, a cheval, sur des mules, sur la haquenée de saint
François. - Et comment douter de cette résurrection ? Voici flotter aux
vents l'étendard de soie, moitié vert, moitié jaune, broché des
armoiries de la ville qui sont de gueules au pampre d'or feuillé de
sinople.

« Mais quelle est cette cavalcade ? c'est le duc qui va s'ébattre a la
chasse. Déjà la duchesse l'a précédé au château de Rouvres. Le
magnifique équipage et le nombreux cortège ! Monseigneur le duc éperonne
un gris pommelé qui frissonne à l'air vif et piquant du matin. Derrière
lui caracolent et se pavanent les Riches de Châlons, les Nobles de
Vienne, les Preux de Vergy, les Fiers de Neuchâtel, les bons
Barons de Beaufremont. - Et ces deux personnages qui chevauchent à la
queue de la file ? Le plus jeune, que distinguent son juste-au-corps de
velours sang-de-boeuf et sa marotte grelottante, s'égosille de rire ; le
plus vieux, accoutré d'une cape de drap noir sous laquelle il retirait un
volumineux psautier, baisse la tête d'un air confus : l'un est le roi des
Ribauds, l'autre est le chapelain du duc. Le fou propose au sage des
questions que celui-ci ne peut résoudre ; et tandis que la populace crie
Noël ! - que les palefrois hennissent, que les limiers aboient, que les
cors fanfarons, eux, la bride sur le cou de leurs montures à l'amble,
devisent familièrement de la sage dame Judith et du preudhomme Machabée.

« Cependant un héraut sonne de la bucine sur la tour du logis du duc. Il
signale dans la plaine les chasseurs lançant leurs faucons. Le temps est
pluvieux ; une brume grisâtre lui dérobe au loin l'abbaye de Cîteaux qui
baigne ses bois dans les marécages ; mais un rayon de soleil lui montre
plus rapprochés et plus distincts le château de Talant, dont les
terrasses et les plates-formes se branlent dans la nue, - les manoirs du
sire de Ventoux et du seigneur de Fontaine, dont les girouettes percent
des massifs de verdure, - le monastère de Saint-Maur dont les colombiers
s'aiguisent au milieu d'une volée de pigeons, - la léproserie de
St-Apollinaire qui n'a qu'une porte et n'a point de fenêtres, - la
chapelle de St-Jacques de Tremolois, qu'on dirait un pèlerin cousu de
coquilles ; - et sous les murs de Dijon, au-delà des meix de l'abbaye de
St-Bénigne, le cloître de la Chartreuse, blanc comme le froc des
disciples de saint Bruno.

« La Chartreuse de Dijon ! le Saint-Denis des ducs de Bourgogne ! Ah !
pourquoi faut-il que les enfants soient jaloux des chefs-d'oeuvres de
leurs pères ! Allez maintenant où fut la Chartreuse, vos pas y heurtent
sous l'herbe des pierres qui ont été des clefs de voûtes, des
tabernacles d'autels, des chevets de tombeaux, des dalles d'oratoires ;
des pierres où l'encens a fumé, où la cire a brûlé, où l'orgue a
murmuré, où les ducs morts ont posé le front. - O néant de la grandeur et
de la gloire ! on plante des calebasses dans la cendre de
Philippe-le-Bon ! - Plus rien de la Chartreuse ! Je me trompe. - Le portail
de l'église et la tourelle du clocher sont debout ; la tourelle élancée
et légère, une touffe de giroflée sur l'oreille, ressemble a un
jouvenceau qui mène en laisse un lévrier ; le portail martelé serait
encore un joyau a pendre au cou d'une cathédrale. Il y a outre cela,
dans le préau du cloître, un piédestal gigantesque dont la croix est
absente et autour duquel sont nichées six statues de prophètes,
admirables de désolation. - Et que pleurent-ils ? Ils pleurent la croix
que les anges ont reportée dans le ciel.

« Le sort de la Chartreuse a été celui de la plupart des monuments qui
embellissait Dijon à l'époque de la réunion du duché au domaine royal.
Cette ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. Louis XI l'avait
découronnée de sa puissance, la révolution l'a décapitée de ses
clochers. Il ne lui reste plus que trois églises, de sept églises, d'une
sainte chapelle, de deux abbayes et d'une douzaine de monastères.
Trois de ses portes sont bouchées, ses poternes ont été démolies, ses
faubourgs ont été rasés, son torrent de Suzon s'est précipité aux
égouts, sa population a secoué ses feuilles, et sa noblesse est tombée
en queuille. - Hélas ! on voit bien que le duc Charles et sa chevalerie
parties, - il y aura bientôt quatre siècles - pour la bataille, n'en
sont pas revenus.

« Et moi, j'errais parmi ces ruines comme l'antiquaire qui cherche des
médailles romaines dans les sillons d'un castrum, après une grosse
pluie d'orage. Dijon expiré conserve encore quelque chose de ce qu'il
fut, semblable à ces riches Gaulois qu'on ensevelissait une pièce d'or a
la bouche et une autre dans la main droite.

- Et l'art, lui demande-je ?

- J'étais un jour occupé, devant l'église Notre-Dame, à considérer
Jacquemart, sa femme et son enfant, qui martelaient midi. - L'exactitude,
la pesanteur, le flegme de Jacquemart seraient le certificat de son
origine flamande, quand même on ignorait qu'il dispensait les heures
aux bons bourgeois de Courtrai, lors du sac de cette ville, en 1383.
Gargantua escamota les cloches de Paris, Philippe-le-Hardi l'horloge de
Courtrai ; chaque prince a sa taille. - Un éclat de rire se fit entendre
là-haut et j'aperçus, dans un angle du gothique édifice, une de ces
figures monstrueuses que les sculpteurs du moyen-âge ont attachées par
les épaules aux gouttières des cathédrales ; une atroce figure de damné
qui, en proie aux souffrances, tirait la langue, grinçait des dents et
se tordait les mains. - C'était elle qui avait ri.