Texte - « L'eau profonde. Les pas dans les pas » Paul Bourget

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L'énorme bâtisse regorgeait de ce formidable afflux féminin qui
semble donner raison aux prophètes de la démocratie. Le rêve du
nivellement universel n'est-il pas réalisé dans le dédale d'un pareil
emporium ? Les diverses classes n'y sont-elles pas confondues, dans un
pêle-mêle extravagant ? La modeste épouse du fonctionnaire a dix-huit
cents francs y coudoie la compagne du financier juif, dont les
bénéfices de bourse se chiffrent, le 31 décembre, par un
demi-million. La provinciale, pour laquelle le voyage à Paris est un
événement, y frôle l'étrangère qui va de Saint-Pétersbourg au Caire et
de Cannes à New-York, sur un oui, sur un non, aussi facilement qu'elle
est venue ici de son hôtel de la place Vendôme. La fille à la mode,
que son automobile de grande marque attend à la porte, croise
l'étudiante du quartier Latin qui a trottine le long des rues, pour
épargner au budget de son ménage bohémien les trente centimes du
tramway. Le colossal bazar n'a-t-il pas une tentation pour chaque
désir, une occasion pour chaque besoin ? Même une grande dame
authentique, qui n'eût eu, voici cinquante ans, que des fournisseurs
personnels, finit par avoir recours au banal et commode caravansérail,
quitte à s'y promener, comme faisait Mme de La Node, en dépit de la
promiscuité forcée, avec cet air patricien qui ne s'imite pas, qui ne
se définit pas. On discerne à peine en quoi il réside. C'est une façon
de poser le regard et de porter la tête, de se tenir et de marcher, où
il y a de la réserve et de l'assurance, de la fierté et du naturel, un
rien de hauteur et de la simplicité, un quant-à-soi tout en nuances.
Mais aucune femme, ni aucun homme ne s'y trompe. Certes, Mme de La
Node n'avait en elle, quand on analysait sa personne, rien de
particulièrement remarquable. Il semblait qu'elle dût passer partout
inaperçue. C'était une femme plutôt petite, jolie, d'une joliesse un
peu menue, un peu sèche. Elle avait des yeux bruns dont les prunelles
se faisaient aisément ternes au repos ; des cheveux châtains, pareils a
tous les cheveux châtains ; une taille mince, pareille à toutes les
tailles minces. Ses toilettes n'offrent, elles non plus, rien de
très affirmé, de très voyant. Elle était habillée, ce jour-là, d'une
robe de ville, d'un petit velours marron avec un semis de pois blancs,
et coiffée d'un chapeau assorti, sans le moindre caractère
d'excentricité. Et les acheteurs et les acheteuses qu'elle croisait la
suivaient d'un regard plus appuyé, les vendeurs s'avançaient à son
approche avec un empressement plus déférent. De ravissants détails :
des oreilles coquettement ourlées, des dents très blanches et bien
rangées, la finesse de ses mains et de ses pieds, corrigent sans
doute ce que cet aspect général aurait eu d'indifférent, - n'eût été le
je ne sais quoi. Mais elle l'avait, ce je ne sais quoi, et elle
savait qu'elle l'avait. Un léger, un imperceptible pli d'impertinence
flottait, plus encore qu'il ne se creusait, au coin de ses narines
minces et de ses lèvres, sensuelles tout ensemble et sans bonté.
C'était le défaut de cette physionomie : rendue à elle-même, et quand
rien ne suscitait son attention, comme maintenant, il s'en dégageait
une maussaderie qui pouvait déceler également l'apathie d'une
Parisienne épuisée de frivolités et une extrême surveillance de soi.
Cet air inusable était tellement empreint sur ce visage délicat et
inexpressif qu'il décourageait aussitôt l'attention que
l'aristocratique allure de la passante avait suscitée.

« Ce n'est pas la peine d'essayer ... » se disaient les vendeurs, qui
se rabattent sur d'autres clientes, d'aspect plus avenant.

« A quoi bon ? ... » songeaient les jeunes gens, comme il s'en rencontre
toujours dans ces foules, prêts à suivre indéfiniment une femme
distinguée, sans l'aborder,- pour en rêver ensuite, non moins
indéfiniment. Pourtant, si l'un d'eux se fût attaché aux pas de la
visiteuse, il eût vu subitement, à une certaine minute de cette
promenade dans les galeries du grand magasin, ces traits, d'une
froideur presque impassible, se contracter dans une expression de
curiosité aiguë, un éclair s'allumer dans ces prunelles mornes, ce pas
indifférent se hâter. Il fallait que, parmi cette foule houleuse qui
piétinait et bruissait dans l'atmosphère de plus en plus étouffante,
Mme de La Node eût aperçu quelque chose ou quelqu'un qui éveillait en
elle des émotions profondes, car cette métamorphose instantanée, et
qui, pour l'observateur étranger, eût tenu du miracle, s'était
accomplie sur un coup d'oeil. Une silhouette, apparue et reconnue,
entre tant d'autres, au bas d'un escalier, y avait suffi ; et voici que
ses petits pieds précipitait cette descente, voici qu'elle se
haussait par-dessus les épaules dressées devant elle, pour ne pas
perdre de la vue la personne dont la seule présence venait de la
saisir ainsi. Cette présence n'avait pourtant rien que de très naturel,
et cette personne n'était autre qu'une de ses cousines qui était, ou
passait pour être une de ses amies intimes, la plus intime, la jeune
marquise de Chaligny. Mais Jeanne de La Node avait ses motifs, et de
très pressants (la suite de ce récit le démontre trop), pour
attacher une importance extrême aux moindres faits et gestes de cette
prétendue amie :

« Valentine ici ? ... », se disait-elle donc en se glissant à travers le
flot de plus en plus serré des acheteurs. Elle était guidée par la
couleur grise de deux larges ailes d'oiseau qui garnissaient le
chapeau de Mme de Chaligny, « après qu'elle m'a refusé de sortir
ensemble, parce qu'elle avait à faire des visites ? C'était donc un
prétexte pour ne pas être avec moi ... J'observais bien qu'elle
changeait. Elle a des soupçons. Je le répète à Norbert, depuis
Deauville ... Mais voilà une occasion de l'interroger, ou jamais : ce
refus de ma compagnie, et puis qu'elle soit là ... Quand on veut savoir
la vérité sur les grandes choses, il vaut mieux prendre de tout petits
moyens ... D'ailleurs, à sa mine, quand elle me verra, je jugera ce
qui en est ... »

Ce discours intérieur enveloppait un de ces redoutables secrets comme
la vie élégante en cache tant sous ses rites frivoles. De se le
prononcer avait mis du rose aux joues d'ordinaire trop pâles de la
jeune femme. Ses mouvements avaient pris une agilité qui déjà, malgré
les obstacles, la rapprochait de celle qu'elle poursuivait. Encore
quelques secondes, elle la rattrapait, - quand, tout d'un coup, elle
commença de ralentir son allure, comme si une idée nouvelle la
déterminé à maintenir la distance qui la séparait de Mme de
Chaligny. C'est qu'en enveloppant, en per scrutant du regard sa cousine
qui ne la voyait pas, Mme de La Node venait d'éprouver, en effet, une
impression, d'abord confuse et inconsciente, puis précisée jusqu'à
devenir le principe d'une nouvelle curiosité : il lui avait semblé que
l'autre traversait la foule comme quelqu'un qui cherche à s'y perdre,
afin de dépister toute poursuite. La marquise était habillée d'une de
ces robes de teinte neutre qui n'attirent pas l'attention. La voilette
aux mailles serrées qui moulait son visage avait été choisie épaisse a
dessein. Elle marchait vite, en personne extrêmement pressée, et sans
prendre garde aux colifichets exposés autour d'elle :

« Où va-t-elle ? ... » Cette question n'eut pas plus tôt traversé
l'esprit de Jeanne qu'elle y avait répondu mentalement comme auraient
fait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiennes sur mille. - Où donc
peut aller une jolie femme de trente ans et qui se cache ? ... - Était-il
possible pourtant que Valentine, la sévère et prude Valentine, fût
vraiment en train de se diriger vers un rendez-vous coupable, ou d'en
revenir ? Tout dans son caractère protestent contre une pareille
hypothèse. Mme de La Node le savait mieux que n'importe qui, ayant été
élevée avec elle, et se trouvant, pour des raisons qui n'étaient pas à
sa gloire, au courant des plus intimes secrets de l'existence de sa
cousine. Mais quand une femme n'est pas une honnête femme - et Jeanne
n'en était pas une - elle ne croit jamais sans réserves a
l'irréprochable vertu d'une autre. Que le plus léger indice la mette
sur la voie de ce que l'argot du monde appelle « un paquet », et vous la
verrez, fût-ce à propos de sa meilleure amie, déployer un génie de
soupçon aussi flétrissant que celui d'un vieux magistrat. C'étaient
certes des riens et qui pouvaient s'expliquer si simplement : ce refus
de sortir a deux, ce prétexte de visites, puis cette entrée dans ce
grand magasin ! Il suffisait que Mme de Chaligny n'eût pas trouvé la ou
les personnes qu'elle allait voir, ou bien qu'en passant rue de Rivoli,
devant la principale façade de l'immense maison de nouveautés, l'idée
d'un achat en retard lui eût traversé la mémoire. C'était un rien
encore, cette mise effacée, ce voile épais, ce glissement presque
furtif a travers la foule ... Et déjà cette si vague, cette si gratuite
hypothèse d'un mystère criminel contre-balançait, dans l'esprit de
Jeanne, la longue expérience qu'elle avait de la nature de Valentine,
puisqu'elle la suivait de loin, maintenant, et sans l'aborder. Elle la
vit, marchant toujours de ce pied qui va droit vers son but, sans une
distraction, sans un arrêt, s'engager de galerie en galerie et gagner
enfin une porte écartée du magasin, presque à l'angle de la rue
Saint-Honoré, en face de la rue Croix-des-Champs. Mme de Chaligny, au
moment de pousser l'énorme battant vitré, fut prise dans un groupe
d'arrivants. Elle dut attendre une minute et elle se retourna. La
poursuivante, qui n'était qu'a quelques mètres, n'eut que le temps,
pour n'être pas surprise en flagrant délit de son ignoble espionnage,
de se retourner elle-même et de s'absorber dans la contemplation d'un
lot d'objets de cuir étalés devant elle.