Texte - « Pauvre petite ! » Paul Bourget

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Elle entre dans la vie de ménage, comme dans un appartement neuf, duquel
elle ne connaît ni les inconvénients, ni les avantages ; elle ne peut
voir la vie qu'à travers les illusions dont elle enveloppe son rêve, et
le premier qu'on lui présente, c'est le mari qu'elle accueille, en ayant
cru le choisir ! Si c'est un galant homme, elle a quelque chance de
bonheur, sinon elle sera une victime de plus. Quant à l'attrait, à la
sympathie, à l'amour ... l'amour surtout qu'elle doit à peine connaître
de nom, on s'en préoccupe peu ; elle ouvrira le livre de la vie, en
commençant par la dernière page, et ainsi le voile, déchiré tout à coup,
lui montrera brutalement l'existence et chassera ces rêves chéris
qu'elle ne pourra plus jamais caresser !

Lorsque les premiers moments d'amour-propre flatté, de vanité assouvie
furent passés pour Louise, un désenchantement absolu s'empara de tout
son être, ce fut comme un malaise inexplicable, mais incessant.

Notre intimité, toujours croissante, fit qu'elle aima, dès le début, à
se confier à moi, me faisant part de ses impressions les plus
personnelles, me détaillant, avec une précision quelquefois gênante,
toutes les circonstances qui consacrent à jamais l'union conjugale ...

Moments précieux et décisifs de l'existence qui sont si souvent remplis
d'angoisses, voire même de crainte ... trop rarement hélas ! de charmes !

- Ma Jeanne chérie, me disait-elle, tu sais bien que mon sommeil avait
toujours été abrité par l'ombre du rideau de ma mère, comme par l'aile
d'un bon ange ; j'avais grandi bercée dans son sourire qui saluait chaque
matin mon réveil ... ce doux sourire maternel qui fait croire que la vie
est bonne ! ...

Et voilà que, tout a coup, ma mère disparaît, me livrant à un homme avec
lequel, la veille, on ne me laissait pas causer seule. Alors je me mis à
trembler, me reprochant ce moment de vertige, où, triomphant de mes
hésitations, j'avais laissé entendre ce mot fatal : « Oui ! je l'accepte
pour époux ! »

Oh ! mères, que vous êtes coupables, vous qui cachez à vos filles
jusqu'au soupçon de la réalité !

Te souvient-il de cette foule qui m'a semblé innombrable à la cérémonie
religieuse ? Ces chants pieux, l'autel éblouissant, le parfum enivrant de
l'encens et des fleurs ! ... que sais-je ? mes voiles, ma robe blanche ...

Tout ce troublant ensemble se déroulait en ma mémoire ... j'étais
mariée ... du moins pour le monde !

Mais quand ce rêve d'un jour s'envole et que la nuit descend ... quelle
chute !

J'étais seule dans ma chambre, et tout en repassant en moi-même cette
journée, je ne m'apercevais pas que les heures continuaient à se
succéder ... quand j'entendis ma porte s'ouvrir, et mon mari parut ...

- Louise, arrête-toi, m'écriai-je, je ne sais vraiment si je puis
continuer à t'entendre.

- Je t'en supplie, dit-elle, en me forçant à me rasseoir et à l'écouter,
il faut que je te raconte, il faut que tu saches, j'ai confiance en
toi ! ... Tu n'es donc plus mon amie ? ...

- Oh ! si, pauvre petite !

Elle continua :

- J'étais donc la propriété de cet homme, puisqu'il entrait ainsi chez
moi, sans me demander si cela me convenait.

Être la chose de quelqu'un, c'est révoltant !

Je ne sais ce qu'il pensa, lui, mais il vint s'asseoir tout près de moi,
si près que je respirais son haleine ; je voulais fuir, et me sentais
clouée à ma place ! Il me fit un signe que je ne compris pas, puis il
m'entraîna doucement avec lui et me souleva dans ses bras : là je ne sais
plus bien ce qui se passa ; mais, sous ses baisers brûlants, je ne
cherchais plus a me défendre, cédant à la violence de ses caresses,
quand, tout à coup, je ressentis une impression inénarrable ; je jetai un
cri, et perdis connaissance ! ... Est-ce que tu as perdu connaissance
aussi, toi ?

- Louise, je t'ai promis de t'écouter, mais non de te faire des
révélations aussi intimes !

Dans tout ce qu'elle me disait, je démêlais surtout une horreur, une
répugnance que je ne pouvais comprendre, mariée moi-même depuis peu,
heureuse et calme, dans une ivresse que rien ne semblait pouvoir
troubler ! ...

Pauvre petite ! comme je l'aimais alors ! Il me semblait dans ces
entretiens pleins d'abandon qu'elle avait besoin de moi, et que ma
patience à l'écouter était un soulagement pour elle !
Son union fut stérile ; dans les premiers temps, elle en eut un réel
chagrin, surtout lorsqu'elle vit un berceau près de moi et qu'elle
embrassa mon premier-né. Souvent elle le prenait dans ses bras et se
cachait afin de dissimuler une larme !

Ma petite Louise, pourquoi ne pas avouer que c'est cela qui a manqué à
toute ta vie ? Voilà ta seule excuse si on veut bien t'en laisser une. Tu
as eu beau être admirée, tu as eu beau être artiste, rien, vois-tu,
n'atteint, comme poésie, le premier sourire de son fils !

J'ai dit qu'elle était artiste. Oui, elle l'était réellement ; sa voix
chaude et caressante remuait jusqu'aux plus intimes fibres du coeur ; et
quoique son mari n'aimât pas beaucoup la musique, elle avait souvent des
réunions, soit nombreuses, soit intimes, où elle se produisait avec un
charme incomparable.

Parmi ses habitués, dont j'étais naturellement, il y avait un ménage
d'une laideur remarquable qui l'admirait de confiance, trop heureux
d'être admis dans un salon élégant.

Ils appartenaient a cette catégorie plate et dédaigneuse qui flatte ceux
dont elle espère tirer avantage, et qui n'a qu'un sourire de pitié pour
le reste !

Puis une femme brune, grande, au teint mat, qu'on aurait prise pour un
marbre antique échappé à quelque musée, sans ses grands yeux noirs
brillants qui vous pénétraient jusqu'à l'âme. Elle se nommait Mathilde,
et familièrement nous l'appelions Matt. Oh ! celle-là, si j'avais pu lui
fermer la porte de Louise, avec quelle joie je l'aurais fait ! Elle me
semblait être son mauvais génie, et toutes les fois que j'entendais dire
dans le monde quelque chose de malveillant sur Louise, je l'attribuais a
Matt. Elle avait une façon de dire : « La pauvre petite », qui me donnait
le frisson.

Je ne crois pas avoir dit encore, pourquoi on appelait Louise : pauvre
petite ; ce surnom lui venait de son enfance ; elle était très délicate,
née avant le temps, et avait passé ses premiers jours enveloppée dans de
la ouate ; elle était, paraît-il, si chétive, qu'on ne pouvait
s'empêcher, en la voyant, de s'écrier : Oh ! la pauvre petite ! Maintenant
ce surnom était un peu ridicule, à cause de sa haute taille et de son
élégante ampleur, mais l'habitude était prise.