Texte - « Une Intrigante sous le règne de Frontenac » Jean-Baptiste Caouette

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Son messager était un petit garçon d'une quinzaine d'années, a l'oeil vif et
intelligent. Il paraissait très discret. Aux questions qu'on lui posait
sur la provenance des fleurs, il répondait invariablement par un muet
sourire.

Un jour que Duchouquet passait en voiture près du marché de la
haute-ville, il aperçut le petit messager qui trottinait sur le
trottoir.

- Où vas-tu donc de ce pas ? lui cria-t-il.

- A la basse-ville et à Charlesbourg, monsieur.

- Alors, monte ici, nous ferons route ensemble, car je me rends
précisément au Bourg-Royal.

Le petit gâs, sans se faire prier, grimpa dans la voiture, heureux de
s'exempter une marche de sept milles.

- Aimes-tu les chevaux ? lui demande Duchouquet.

- Oh ! oui, monsieur, je les aime beaucoup, beaucoup !

- Eh bien ! prends les guides et connais a ma place.

Puis, d'un air indifférent, il ajouta :

- Je te connais de vue depuis longtemps, mais j'ignore ton nom.

- Je m'appelle Louis Renaud, monsieur.

- Et tu demeures ?

- Au pied du Coteau Sainte-Geneviève.

Duchouquet, craignant de paraître trop curieux, ne voulut pas lui en
demander davantage. Il lui offrit des bonbons qui furent agréés avec
joie.

Le gamin descendit chez un nommé Bédard, près de l'église de
Charlesbourg, et Duchouquet fit mine de continuer sa cours dans la
direction de Bourg-Royal.

- Je viendrai te prendre dans une heure, dit-il à Louis Renaud.

- Merci, monsieur ; je vous attendrai.

Le lecteur a sans doute deviné que Duchouquet n'avait nullement
l'intention de se rendre au Bourg-Royal. C'était un prétexte qu'il
s'était donné pour accompagner l'enfant, dans l'espoir d'en obtenir des
renseignements utiles.

Au bout d'une dizaine d'arpents, il attache son cheval a un arbre,
alluma sa pipe et s'assit sur le gazon.

Une heure plus tard, Duchouquet reprenait l'enfant qui portait un vase
rempli de framboises.

- Tiens ! tiens ! est-ce toi qui as cueilli ces jolis fruits ?

- Oui, monsieur.

- C'est pour ton maître ou ta maîtresse sans doute ?

- Non, monsieur, c'est pour moi-même.

- Veux-tu me les vendre ?

- Oh ! je n'oserais pas vous les vendre, mais vous me feriez un gros
plaisir si vous vouliez bien les accepter.

- Volontiers, fit Duchouquet ; et il glissa dans la poche de l'enfant une
pièce de cinquante sols. Mais en retirant sa main, il sortit de la poche
(accidentellement en apparence) deux grandes enveloppes, soigneusement
scellées, qui tombèrent dans la voiture.

Il est bon de dire que, du coin de l'oeil, il avait déjà remarqué ces
enveloppes.

- Ah ! ah ! fit-il en riant, te voilà devenu facteur de Sa Majesté !

- Ce sont deux lettres pour la France qu'on m'a chargé de remettre au
capitaine du brigantin qui fera voile demain matin.

- Je puis d'éviter cette course, car je dois porter des colis, ce soir,
a bord du vaisseau, et je pourrai donner ces lettres au capitaine
Blondin que est mon meilleur am.

- Vous êtes vraiment trop bon ; je vous remercie d'avance pour ce nouveau
service.

Duchouquet plaça les deux plis dans son gousset, et, ayant derechef
confié les guides à l'enfant il se croisa les bras et se prit à rêver à
la veuve De Boismorel ou plutôt à la déception qu'il réservait à cette
intrigante.

Pas n'est besoin d'ajouter que le rusé renard, dès son retour au Château
Saint-Louis, remit les lettres au gouverneur.

Frontenac, après s'être fait raconter les détails de l'aventure, dit a
son serviteur :

- Je vous félicite. Vous avez déployé beaucoup de tact et d'adresse dans
cette affaire.

Resté seul, le gouverneur examina ces lettres dont l'une était adressée
a la comtesse de Frontenac, et l'autre au lieutenant de marine Paul
Aubry, 36, rue Cluny, Paris.

La tentation lui vint d'ouvrir la lettre destinée au lieutenant Aubry ;
il en avait d'ailleurs le droit en sa qualité d'administrateur de la
Nouvelle-France. Mais il eut un scrupule. Il appela auprès de lui
René-Louis Chartier de Lotbinière, conseiller du roi et
lieutenant-général civil et criminel, à qui il fit part de ses soupçons
contre la veuve DeBoismorel.

Chartier de Lotbinière, sans hésiter, rompit le cachet de la lettre
qu'il lut à haute voix. En voici la teneur :

« Mon cher frère,

« Ta dernière lettre, que j'attendais avec une vive anxiété, et que j'ai
reçue hier, a rempli mon âme de joie. Merci, mon chéri !

« Les nouveaux renseignements que tu me donnes sur Louis XIV ne m'ont
causé aucune surprise, car rien ne peut me surprendre de la part de ce
triste sire que nous avons le malheur d'avoir pour souverain.

« Espérons qu'une nouvelle Lucrèce Borgia en débarrassera bientôt notre
belle France ...

« Un mot maintenant de mes projets. Je regrette de te dire que les choses
ne vont pas au gré de mes désirs.

« Il est vrai que depuis plus de deux mois notre gouverneur a été très
occupé et que les réceptions à son palais ont été rares. Cependant, le
lendemain du siège de notre ville par les Anglais, j'ai eu l'avantage de
rencontrer le comte au Château Saint-Louis. Il a été pour moi d'une
courtoisie parfaite, pour ne pas dire plus. A deux reprises, comme à la
dérobée, il attache sur moi un regard que je ne puis définir, mais dans
lequel mon coeur - qui s'y connaît - a deviné un nouveau sentiment fait de
tendresse et d'admiration. C'est sans doute le coup de foudre qu'il
ressentait. Mais attendons les développements, mon chéri !

« Quoi qu'il en soit, je suis persuadée que les lettres que tu as écrites
sur les frasques réelles ou fausses de la « Divine » ont produit beaucoup
d'effet sur l'esprit altier du comte.

« Je veux lui faire détester cette femme autant que je la déteste
moi-même !

« Par le même courrier qui t'apportera la présente, j'envoie une nouvelle
épître à la comtesse de Frontenac. Je lui représente le comte comme un
être dégradé et je luis dis des choses qui devront la dégoûter pour
toujours de son mari.

« Toutes ces choses, bien entendu, son de mon invention. Car le gouverneur
est aujourd'hui un homme rangé. Comme le diable, en veillant il se fait
moine ... Il va à la messe presque tous les matins chez les Pères
Récollets, et il s'est réconcilié avec Monseigneur de Saint-Vallier. Ils
paraissent les meilleurs amis du monde.

« Le gouverneur n'est plus jeune, mais il est encore frais et vigoureux
comme un homme de quarante ans. D'ailleurs, peu importe son âge ! Si j'ai
la chance de le décider à demander le divorce et à l'épouser, son titre
et son palais suffiront à mon bonheur ... et au tien, mon chéri !

« Je sais que le gouverneur doit donner prochainement une grande fête
pour célébrer sa victoire sur l'amiral Phips. Mon nom sera certainement
un des premiers sur la liste des invités.

« On vante ici ma beauté, ma grâce, etc. Mon miroir me dit que ces
louanges sont mérités. Eh bien ! ce jour-là, je serai plus belle et plus
gracieuse que jamais. Je veux être la reine de la fête et la « Divine » de
la Nouvelle-France ! Je ferai ensuite, et rondement, l'assaut du noble
coeur du comte de Frontenac ! ... »