Texte - « Contes de bord » Edouard Corbière

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Les observateurs qui ont vu d'un oeil curieux s'éloigner du port un
navire emportant au loin sur les mers un équipage sortant du cabaret,
n'ont pas manqué de raconter, et les adieux du matelot à ses amis, et
les baisers effusifs dont il couvre les filles en pleurs qu'il va
quitter peut-être pour toujours. Sans doute il y a quelque chose
d'étrange dans ce spectacle du capitaine impatient, qui gourmande
l'hésitation de ces marins, qui semblent se rattacher à la terre, en
prodiguant toutes les marques possibles d'affection aux objets qu'ils
abandonnent sur ce rivage qui va disparaître à leurs yeux pénétrés de
regret. Mais ce n'est pas au moment du départ que le matelot est l'être
le plus intéressant à observer : c'est quand il se sent une fois au large
que la plus singulière des métamorphoses qu'il peut subir s'opère dans
son individu pour ainsi dire multiple.

La première chose qu'il fait lorsqu'il a bien pris son parti et qu'il a
dit adieu a la côte chérie qui va s'évanouir à l'horizon, c'est de
changer son costume ; il descend dans le logement de l'équipage, et il ne
remontera sur le pont qu'après avoir fait subir à sa toilette le
changement le plus complet. Le large pantalon bleu qu'il portait la
veille est remplacé par la culotte de toile qui lui a servi dans la
dernière campagne ; l'escarpin fin et découvert est remis soigneusement
dans le sac jusqu'au premier bal à venir ; et, pour s'épargner l'embarras
et les frais d'une autre chaussure, le matelot marchera nu-pieds, le
pont étant, dit-il, assez propre pour qu'on ne craigne pas de couvrir de
boue un pantalon déjà salé. Le chapeau ciré fait place au bonnet de
laine, rouge ou brun, et une lourde vareuse goudronnée, faite des
lambeaux d'un vieux hunier ou d'un reste de grand foc, couvrira le dos
sur lequel la petite veste bleue, à double rang de boutons dorés, se
dessinait avec tant de grâce quelques minutes encore avant le départ.

Une fois ce changement de costume opéré, notre homme montre sa tête au
capot. Sa physionomie semble aussi s'être métamorphosée avec son
costume. A l'air sémillant et galant qu'il affectait encore en montant
avec souplesse à bord, a succédé un calme méditatif ou le ton d'un peu
de mauvaise humeur. Il va ordinairement se joindre à la file des
promeneurs qui s'est déjà formée sur le pont, pour parcourir, en
virant de bord a chaque instant, les dix ou douze pas que la longueur
des passavants permet de faire à chacun. Il parle peu d'abord ; il ne
chante pas encore : il attend que la voix de l'officier de quart lui
ordonne de prendre la barre ou de monter larguer un perroquet, prendre
un ris, carguer ou amurer une basse-voile ; c'est alors seulement qu'il
paraîtra, en agissant avec activité, se dérouiller, et reprendre un peu
les habitudes du bord ; car tout le temps qu'il restera oisif, il
semblera être encore tourmenté des souvenirs de la terre. J'ai vu
d'anciens marins soupirer trois ou quatre heures encore après le départ.
La plupart d'entre eux cependant se résignent avant cela.

Quand l'heure du premier repas vient, on se presse autour de la gamelle
dans laquelle fume la soupe que vient de tremper le cook (le
cuisinier) ; mais la gaîté ne préside pas encore à ce dîner ou à ce
souper presque improvisé. L'ordre y manque surtout : c'est sa cuiller
qu'il faut chercher ; c'est un endroit commode qu'il faut trouver sur le
pont, pour y assujettir la gamelle et ne pas exposer le précieux potage a
être renversé par un coup de roulis ou submergé par un revolis de
lame. Cette place commode, on ne la rencontre jamais bien la première
fois ; aussi la gamelle est-elle transportée d'un bord à l'autre, suivie
par les six ou sept marins qui doivent y puiser, le clair bouillon de la
chaudière. Jamais cette première soupe de la traversée n'est trouvée
bonne : le cuisinier l'a manquée. Un des gastronomes lui reproche de
n'avoir pas assez forcé sur le poivre ; un autre, d'avoir fait aller trop
de l'avant le consommé de l'équipage. Quand la ration de viande
fraîche, traversée d'une broche en bois, arrive ficelée d'un bout de fil
a voile qui a bouilli avec elle, c'est encore pis : elle n'est pas
mangeable ! ... le cuisinier ne l'a pas mise assez tôt dans la marmite,
ou l'a laissée se sécher dans la chaudière, comme de l'étoupe. L'un se
lève, irrité de la maladresse du cook ; l'autre, plus indigné, jette sa
ration par-dessus le bord. Le cook s'excuse en alléguant l'impossibilité
de faire de bonne soupe dans une chaudière neuve, et de faire cuire à
point une viande coriace, avec un feu qu'il ne connaît pas bien
encore. Vingt accusateurs sont là pour lui répondre que la viande est
bonne et que c'est lui seul qui est mauvais. Il faut que le quart de
vin, distribué à chaque mécontent par le mousse du plat, passe
par-dessus cette petite contrariété, pour que les convives cessent de
gourmander le pauvre cook, qui ne trouve de refuge contre l'unanimité
des plaintes, qu'en se renfermant dans la cabane, dans l'espèce
d'échoppe qui lui sert à la fois d'office, de laboratoire et de cuisine.

Cette cabane en bois, placée et amarrée sur le pont, est surmontée d'un
capuchon en tôle par lequel s'échappe la fumée qui s'exhale des
fourneaux ; mais il faut, pour que cette fumée s'envole avec le vent qui
enfle les voiles, que le tuyau du capuchon soit toujours tourné, ou pour
mieux dire orienté selon la direction de la brise que l'on reçoit.
Ainsi, chaque fois que l'on vire de bord, le cuisinier doit faire
évoluer aussi sur sa base le tuyau mobile dont la manoeuvre lui est
confiée. Pour peu que le pauvre diable ait indisposé les gens de
l'équipage, dans le début de la traversée, c'est à la manoeuvre du
capuchon qu'ils l'attendent, pour le tourmenter et signaler sa
négligence au capitaine ou à l'officier de quart.

Vient-on a virer de bord, a changer d'allure, si le chef est en retard
dans l'évolution de son tuyau de cuisine, aussitôt on entendra une
grosse voix de matelot lui crier : « Allons donc, brûle-chaudière,
orientez-vous votre capuchon aujourd'hui ? Jamais ce marmiton ne peut
revirer de bord avec le navire ! Il y a deux heures de différence entre
la manoeuvre de boutique et celle du bord ! ...

- Non, ajoute un autre censeur, tu ne vois pas qu'il lui faudra un
officier de manoeuvre pour faire envoyer vent-devant a son cabanon de
cuisine, quand on enverra de l'autre bord, a bord du bâtiment ! »

Alors le malheureux chef sort tout enfumé, l'oeil rouge et la bouche
tombante, de sa chaude cahutte, pour grimper sur la toiture de son
fragile édifice, et orienter selon la brise le maudit capuchon qui lui a
déjà attiré tant de reproches, sans compter ceux qu'il lui fera essuyer
tout le long de la traversée. Mais il faut voir, avant qu'il ait tourné
l'appareil du tuyau dans le sens voulu, le regard interrogeant qu'il
jette de son oeil piteux sur l'horizon, pour voir de quel côté vient le
vent, et sur quel bord il fera pirouetter sa machine !

Le mousse de la chambre et le cuisinier sont les deux martyrs du bord.

Les matelots qui composent un nouvel équipage ne se familiarisent bien
les uns avec les autres que lorsque quelque circonstance un peu décisive
est venue opérer un rapprochement forcé entre eux, les réunir côte à
côte, en leur offrant l'occasion de faire connaissance dans la pratique
du métier.

Au premier mauvais temps qu'on éprouve, les hommes qui ont été obligés
de monter ensemble sur une vergue pour prendre le dernier ris ou pour
serrer une voile que leur dispute la violence du vent, commencent à se
traiter avec bienveillance et quelquefois même avec courtoisie :
« Matelot, halez-moi, sans vous commander, un peu de toile au vent, pour
que je puisse bien souquer mon empointure.

- Oui, matelot ; avez-vous assez de mou comme ça ?

- Oui, c'est suffisant, mon ancien.

- Dites si vous en avez a votre idée ?

- C'est tout ce qu'il m'en faut.

- A la bonne heure !

L'intimité, qui n'existait pas une minute avant de monter sur la vergue
de hune, se trouve ainsi établie, en descendant sur le pont, entre les
deux ou trois gaillards que l'officier a envoyés en haut.

Les marins, assez grands amateurs, pour la plupart, de chants langoureux
et de romances plaintives, ne commencent ordinairement à fredonner leurs
airs favoris que lorsque le temps devient sombre et que le vent se
soulève et gémit autour d'eux. On dirait que ces Bardes monotones de
l'Océan ont besoin d'être accompagnés par le mugissement des vagues et
le hurlement de la tempête, pour jeter au vent les accords de leur
triste mélopée. Rien au reste ne s'accorde mieux avec la sauvage
harmonie des éléments courroucés, que les complaintes mélancoliques des
matelots ; mais ce sont les vieux maîtres d'équipage surtout qui
paraissent ne retrouver les airs qu'ils ont appris ça et là, que quand
la bourrasque souffle avec violence. Aussi entend-on quelquefois les
matelots répéter, en entendant le maître grommeler un lambeau de couplet
entre ses dents : « Maître un tel chante sur le bossoir : nous aurons
bientôt du f ... traud. »

L'eau dont on approvisionne les navires, pour une longue traversée, est
ménagée à bord avec une parcimonie dont on se ferait difficilement une
idée à terre. Cette habitude d'économiser cette partie si essentielle de
l'alimentation en mer, finit par exercer un tel empire sur les marins,
qu'il serait très-rare de trouver un matelot qui pût voir, même dans la
ville la mieux pourvue de fontaines, répandre inutilement l'eau la plus
abondante. Aussi faut-il voir la mine que font les gens de l'équipage
aux passagers qui prodiguent, pour se laver la figure et les mains,
l'eau qu'ils prennent dans les pièces amarrées sur le pont. Un maître
d'équipage disait a deux dames qui s'amusaient à se jeter au visage les
gouttes d'eau qu'elles avaient laissées dans leur verre : « Mes braves
dames, sans vous faire de la peine, je dirai que vous êtes sans
comparaison comme ces petits enfants qui jouent avec des armes à feu ...
Peut-être avant qu'il soit quinze jours vous périrez faute de ces
gouttes d'eau que vous vous jetez actuellement par la mine. »