Texte - « Les femmes d'artistes » Alphonse Daudet

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Celle-là, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce
terrible garçon, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans
la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec crânerie
comme un défi à toutes les conventions sottes, a tous les préjugés
bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise. Comment, par quel
miracle, cette petite femme, élevée dans une boutique de bijoutier,
derrière des rangées de chaînes de montres, de bagues enfilées,
trouva-t-elle moyen de séduire ce poëte ?

Imaginez les grâces d'une dame de comptoir, des traits indécis, des yeux
froids toujours souriants, une physionomie complaisante et placide, pas
de vraie élégance, mais un certain amour du luisant, du clinquant,
qu'elle avait pris sans doute à la devanture de son père, et qui lui
faisait rechercher les noeuds de satin assorti, les ceintures, les
boucles ; avec cela des cheveux tirés par le coiffeur, bien lissés de
cosmétique, au-dessus d'un petit front têtu, étroit, où l'absence de
rides marquait moins la jeunesse qu'une nullité complète d'idées. Ainsi
faite, Heurtebise l'aima, la demanda et, comme il avait quelque fortune,
n'eut pas de peine à l'obtenir.

Elle, ce qui lui plaisait dans ce mariage, c'était l'idée d'épouser un
auteur, un homme connu qui lui donnerait des billets de spectacle autant
qu'elle voudrait. Quant à lui, je crois qu'en définitive cette fausse
élégance de boutique, ces façons prétentieuses, bouche pincée, petit
doigt en l'air, l'avaient ébloui comme le dernier mot de la distinction
parisienne, car il était né paysan et, au fond, malgré son esprit, il le
resta toujours.

Tenté de bonheur paisible, de cette vie de famille dont il était privé
depuis si longtemps, Heurtebise passa deux ans loin de ses amis,
s'enfouissant a la campagne, dans des coins de banlieue, toujours à la
portée de ce grand Paris, qui le troublait et dont il recherchait
l'atmosphère affaiblie, comme ces malades auxquels on ordonne l'air de
la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer
a quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans
un journal, dans une revue, au bas d'un article ; mais déjà ce n'était
plus cette verdeur de style, ces emportements d'éloquence qu'on lui
avait connus. Nous pensions : « Il est trop heureux ... son bonheur le
gâte. »

Puis un jour il revint parmi nous, et nous vîmes bien qu'il n'était pas
heureux. Sa mine pâle, ses traits resserrés, contractés par un
perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissée en colère
nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre
homme. Trop fier pour convenir qu'il s'était trompé, il ne se plaignait
pas, mais les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent vite se
convaincre qu'il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie
était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut,
après deux ans de ménage, telle que nous l'avions vue dans la sacristie,
le jour des noces. Son même sourire, minaudier et calme, son même air de
boutiquière endimanchée ; seulement l'aplomb lui était venu. Elle parlait
maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lançait
passionnément, avec des jugements absolus, le mépris brutal ou
l'enthousiasme aveugle ; la voix mielleuse et fausse de sa femme venait
tout à coup l'interrompre, l'obligeant à écouter quelque raisonnement
oiseaux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné,
embarrassé, nous regardait d'un oeil qui demandait grâce, essayait de
reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction
intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d'oisillon,
gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser
aller jusqu'au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait
plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre-douce devenait
criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche,
jusqu'à ce que le mari, furieux, éclatait à son tour, brutal et terrible.

De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle
sortait reposée, plus fraîche, comme une pelouse après l'arrosage ; lui,
chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa
violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes
pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur
la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu'il
relevait enfin, l'expression d'un mépris, d'une colère que les paroles
ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche
tordue d'un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme
s'en allait en refermant la porte d'un coup sec, il lui fit, comme un
gamin dans le dos de son maître, une grimace atroce de rage et de
douleur. Au bout d'un moment, je l'entendis murmurer d'une voix
étranglée par l'émotion : « Ah ! si ce n'était pas l'enfant, comme je
filerajs ! »

Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se
traînait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que
lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour
constater qu'il était « dégoûtant » et regretter de ne l'avoir pas mis en
nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise
de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le
matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les
arrière-boutiques si chères à son coeur, les pièces noires de crasse et
de manque d'air où l'on passe vite dans les entr'actes de la vie de
commerce pour manger à la hâte un repas mal fait, sur une table sans
nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte.
Dans ce monde-là il n'y a que la rue qui compte, la rue où passent les
acheteurs, les flâneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le
dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle
s'ennuyait, la malheureuse, a la campagne ; comme elle regrettait son
Paris ! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé
de son esprit. Paris l'étourdis sait comme un provincial en visite. La
femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour
se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le mari n'était
pas là, on s'amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en
train.

« Voyez, donc, ma chère, comme c'est drôle ... Il s'enferme pour écrire
ça. Il marche, il parle tout seul ... Moi d'abord je ne comprends rien à
tout ce qu'il fait. »

Et c'étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.

« Ah ! si j'avais su ... Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot et
Fajon, les marchands de blanc ... »

Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle
avait dû épouser l'enseigne. En présence du mari, on ne se gênait pas
davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans
la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui
parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui
rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent
toujours à une capricieuse oisiveté.

De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence
qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris,
prenait une petite chambre à l'hôtel, voulait se figurer qu'il était
garçon ; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle
de l'embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là,
pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le
gardait là-bas le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'était plus seul en
face de sa femme, sa belle intelligence se réveillait et ses projets de
travail interrompus peu à peu l'un après l'autre lui revenaient au coeur.
Mais quel déchirement quand on partait ! Il aurait voulu retenir ses
visiteurs, s'accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec
quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de
banlieue qui nous ramenait vers Paris ! et comme, nous partis, il s'en
retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras
inertes, écoutant les roues qui s'éloignaient !