Texte - « Ceci n'est pas un conte » Denis Diderot

fermez et commencez à taper
J'arrivai chez lui précisément sur la fin de cette scène
fâcheuse. Le pauvre Tanié fondait en larmes. « Qu'avez-vous donc, lui
dis-je, mon ami ? » Il me dit en sanglotant : « C'est cette femme ! » Mme
Reymer travaillait tranquillement à un métier de tapisserie. Tanié se
leva brusquement et sortit. Je restai seul avec son amie, qui ne me
laissa pas ignorer ce qu'elle qualifiait de la déraison de Tanié. Elle
m exagéra la modicité de son état ; elle mit a son plaidoyer tout l'art
dont un esprit délié sait pallier les sophismes de l'ambition. « De quoi
s'agit-il ? D'une absence de deux ou trois ans au plus. - C'est bien du
temps pour un homme que vous aimez et qui vous aime autant que
lui. - Lui, il m'aime ? S'il m'aimait, balançait-il a me
satisfaire ? - Mais, madame, que ne le suivez-vous ? - Moi ! je ne vais point
là ; et tout extravagant qu'il est, il ne s'est point avisé de me le
proposer. Doute-t-il de moi ? - Je n'en crois rien. - Après l'avoir attendu
pendant douze ans, il peut bien s'en reposer deux ou trois sur ma bonne
foi. Monsieur, c'est que c'est une de ces occasions singulières qui ne
se présentent qu'une fois dans la vie ; et je ne veux pas qu'il ait un
jour à se repentir et à me reprocher peut-être de l'avoir
manquée. - Tanié ne regrettera rien, tant qu'il aura le bonheur de vous
plaire. - Cela est fort honnête ; mais soyez sûr qu'il sera très-content
d'être riche quand je serai vieille. Le travers des femmes est de ne
jamais penser a l'avenir ; ce n'est pas le mien ... » Le ministre était à
Paris. De la rue Sainte-Marguerite à son hôtel, il n'y avait qu'un pas.
Tanié y était allé, et s'était engagé. Il rentra l'oeil sec, mais l'âme
serrée. « Madame, lui dit-il, j'ai vu M. de Maurepas ; il a ma parole. Je
m'en irai, je m'en irai ; et vous serez satisfaite. - Ah ! mon ami ! ... » Mme
Reymer écarte son métier, s'élance vers Tanié, jette ses bras autour de
son cou, l'accable de caresses et de propos doux. « Ah ! c'est pour cette
fois que je vois que je vous suis chère. » Tanié lui répondait
froidement : « Vous voulez être riche. »

- Elle l'était, la coquine, dix fois plus qu'elle ne méritait ...

« - Et vous le serez. Puisque c'est l'or que vous aimez, il faut aller
vous chercher de l'or. » C'était le mardi ; et le ministre avait fixé son
départ au vendredi, sans délai. J'allai lui faire mes adieux au moment
où il luttait avec lui-même, où il tâchait de s'arracher des bras de la
belle, indigne et cruelle Reymer. C'était un désordre d'idées, un
désespoir, une agonie, dont je n'ai jamais vu un second exemple. Ce
n'était pas de la plainte ; c'était un long cri. Mme Reymer était encore
au lit. Il tenait une de ses mains. Il ne cessait de dire et de répéter :
« Cruelle femme ! femme cruelle ! que te faut-il de plus que l'aisance dont
tu jouis, et un ami, un amant tel que moi ? J'ai été lui chercher la
fortune dans les contrées brûlantes de l'Amérique ; elle veut que j'aille
la lui chercher encore au milieu des glaces du Nord. Mon ami, je sens
que cette femme est folle ; je sens que je suis un insensé ; mais il m'est
moins affreux de mourir que de la contrister. Tu veux que je te quitte ;
je vais te quitter. » Il était à genoux au bord de son lit, la bouche
collée sur sa main et le visage caché dans les couvertures, qui, en
étouffant son murmure, ne le rendaient que plus triste et plus
effrayant. La porte de la chambre s'ouvrit ; il releva brusquement la
tête ; il vit le postillon qui venait lui annoncer que les chevaux
étaient à la chaise. Il fit un cri, et cacha son visage sur les
couvertures. Après un moment de silence, il se leva ; il dit à son amie :
« Embrassez-moi, madame ; embrasse-moi encore une fois, car tu ne me
verras plus. » Son pressentiment n'était que trop vrai. Il partit. Il
arriva à Pétersbourg, et, trois jours après, il fut attaqué d'une fièvre
dont il mourut le quatrième.

- Je savais tout cela.

- Vous avez peut-être été un des successeurs de Tanié ?

- Vous l'avez dit ; et c'est avec cette belle abominable que j'ai dérangé
mes affaires.

- Ce pauvre Tanié !

- Il y a des gens dans le monde qui vous diront que c'est un sot.

- Je ne le défendrai pas ; mais je souhaite au fond de mon coeur que
leur mauvais destin les adresse a une femme aussi belle et aussi
artificieuse que Mme Reymer.

- Vous êtes cruel dans vos vengeances.

- Et puis, s'il y a des femmes méchantes et des hommes très-bons, il y a
aussi des femmes très-bonnes et des hommes très-méchants ; et ce que je
vais ajouter n'est pas plus un conte que ce qui précède.

- J'en suis convaincu.

- M. d'Hérouville ...

- Celui qui vit encore ? le lieutenant général des armées du roi ? celui
qui épousa cette charmante créature appelée Lolotte ?

- Lui-même.

- C'est un galant homme, ami des sciences.

- Et des savants. Il s'est longtemps occupé d'une histoire générale de
la guerre dans tous les siècles et chez toutes les nations.

- Le projet est vaste.

- Pour le remplir, il avait appelé autour de lui quelques jeunes gens
d'un mérite distingué, tels que M. de Montucla, l'auteur de
l'Histoire des Mathématiques.

- Diable ! en avait-il beaucoup de cette force-là ?

- Mais celui qui se nommait Gardeil, le héros de l'aventure que je vais
vous raconter, ne lui cédait guère dans sa partie. Une fureur commune
pour l'étude de la langue grecque commença, entre Gardeil et moi, une
liaison que le temps, la réciprocité des conseils, le goût de la
retraite, et surtout la facilité de se voir, conduisirent à une assez
grande intimité.

- Vous demeures alors à l'Estrapade.

- Lui, rue Sainte-Hyacinthe, et son amie, Mlle de La Chaux, place
Saint-Michel. Je la nomme de son propre nom, parce que la pauvre
malheureuse n'est plus, parce que sa vie ne peut que l'honorer dans tous
les esprits bien faits et lui mériter l'admiration, les regrets et les
larmes de ceux que la nature aura favorisés ou punis d'une petite
portion de la sensibilité de son âme.

- Mais votre voix s'entrecoupe, et je crois que vous pleurez.

- Il me semble encore que je vois ses grands yeux noirs, brillants et
doux, et que le son de sa voix touchante retentisse dans mon oreille et
trouble mon coeur. Créature charmante ! créature unique ! tu n'es plus ! Il
y a près de vingt ans que tu n'es plus ; et mon coeur se serre encore à
ton souvenir.

- Vous l'avez aimée ?

- Non. Ô La Chaux ! ô Gardeil ! Vous fûtes l'un et l'autre deux prodiges ;
vous, de la tendresse de la femme ; vous, de l'ingratitude de l'homme.
Mlle de La Chaux était d'une famille honnête. Elle quitta ses parents
pour se jeter entre les bras de Gardeil. Gardeil n'avait rien, Mlle de
La Chaux jouissait de quelque bien ; et ce bien fut entièrement sacrifié
aux besoins et aux fantaisies de Gardeil. Elle ne regretta ni sa fortune
dissipée, ni son honneur flétri. Son amant lui tenait lieu de tout.

- Ce Gardeil était donc bien séduisant, bien aimable ?

- Point du tout. Un petit homme bourru, taciturne et caustique ; le
visage sec, le teint basané ; en tout, une figure mince et chétive ; laid,
si un homme peut l'être avec la physionomie de l'esprit.

- Et voilà ce qui avait renversé la tête a une fille charmante ?

- Et cela vous surprendre ?

- Toujours.

- Vous ?

- Moi.

- Mais vous ne vous rappelez donc plus votre aventure avec la Deschamps
et le profond désespoir où vous tombâmes lorsque cette créature vous
ferma sa porte ?

- Laissons cela ; continuez.

- Je vous disais : « Elle est donc bien belle ? » Et vous me répondiez
tristement : « Non. - Elle a donc bien de l'esprit ? - C'est une sotte. - Ce
sont donc ses talents qui vous entraînent ? - Elle n'en a qu'un. - Et ce
rare, ce sublime, ce merveilleux talent ? - C'est de me rendre plus
heureux entre ses bras que je ne le fus jamais entre les bras d'aucune
autre femme. » Mais Mlle de La Chaux, l'honnête, la sensible Mlle de La
Chaux se promettait secrètement, d'instinct, à son insu, le bonheur que
vous connaissiez, et qui vous faisait dire de la Deschamps : « Si cette
malheureuse, si cette infâme s'obstine à me chasser de chez elle, je
prends un pistolet, et je me brise la cervelle dans son antichambre. »
L'avez-vous dit, ou non ?

- Je l'ai dit ; et même à présent, je ne sais pourquoi je ne l'ai pas
fait.

- Convenez donc.

- Je conviens de tout ce qu'il vous plaira.