Texte - « Jacques le fataliste et son maître » Denis Diderot

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Assurément, peu à peu je m'étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui
peut se vanter d'avoir assez d'expérience ? Celui qui s'est flatté d'en
être le mieux pourvu, n'a-t-il jamais été dupe ? Et puis, y a-t-il un
homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve ? Le
calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le
registre d'en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui
menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène ? Combien de
projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront ! Combien de
projets insensés ont réussi, et combien réussiront ! C'est ce que mon
capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du
Port-Mahon ; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon
succès, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais : aussi
dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison,
et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous
seriez écrié : « Quel diable d'homme ! ... »

Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux
du bruit et des cris ; ils retournèrent la tête, et virent une troupe
d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'avançaient vers eux à
toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de l'auberge,
leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire
que le matin on avait enfoncé leur porte faute de clefs, et que ces
brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec
leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents :
« Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit
emporter ! Maudite soit la prudence ! etc., etc. » Vous allez croire que
cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une
action sanglante, des coups de bâton donnés, des coups de pistolet
tirés ; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivait ; mais adieu
la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux
voyageurs n'étaient point suivis : j'ignore ce qui se passa dans
l'auberge après leur départ. Ils continuent leur route, allant
toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils fussent à peu près où
ils voulaient aller ; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le
bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de
ceux qui sont assis.

Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce
qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que
j'écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l'erreur que celui
qui le prendrait pour une fable.

Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le
refrain accoutumé : Eh bien ! Jacques, l'histoire de tes amours ?