Texte - « Les deux amis de Bourbonne » Denis Diderot

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Il y avait ici deux hommes, qu'on pourrait appeler les Oreste et Pylade
de Bourbonne. L'un se nommait Olivier, et l'autre Félix ; ils étaient nés
le même jour, dans la même maison, et des deux soeurs. Ils avaient été
nourris du même lait ; car l'une des mères étant morte en couche, l'autre
se chargera des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble ; ils
étaient toujours séparés des autres : ils s'aimaient comme on existe,
comme on vit, sans s'en douter ; ils le sentaient à tout moment, et ils
ne se l'étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la
vie à Félix, qui se piquait d'être grand nageur, et qui avait failli de
se noyer : ils ne s'en souvient ni l'un ni l'autre. Cent fois Félix
avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux
l'avait engagé ; et jamais celui-ci n'avait songé à l'en remercier : ils
s'en retournent ensemble à la maison, sans se parler, ou en parlant
d'autre chose.

Lorsqu'on tira pour la milice, le premier billet fatal étant tombé sur
Félix, Olivier dit : « L'autre est pour moi. » Ils firent leur temps de
service ; ils revinrent au pays : plus chers l'un à l'autre qu'ils ne
l'étaient encore auparavant, c'est ce que je ne saurais vous assurer :
car, petit frère, si les bienfaits réciproques cimentent les amitiés
réfléchies, peut-être ne font-ils rien à celles que j'appellerais
volontiers des amitiés animales et domestiques. a l'armée, dans une
rencontre, Olivier étant menacé d'avoir la tête fendue d'un coup de
sabre, Félix se mit machinalement au-devant du coup, et en resta
balafré : on prétend qu'il était fier de cette blessure ; pour moi, je
n'en crois rien. à Hastembeck, Olivier avait retiré Félix d'entre la
foule des morts, où il était demeuré. Quand on les interrogeait, ils
parlaient quelquefois des secours qu'ils avaient reçus l'un de l'autre,
jamais de ceux qu'ils avaient rendus l'un à l'autre. Olivier disait de
Félix, Félix disait d'Olivier ; mais ils ne se louaient pas. Au bout de
quelque temps de séjour au pays, ils aimèrent ; et le hasard voulut que
ce fût la même fille. Il n'y eut entre eux aucune rivalité ; le premier
qui s'aperçut de la passion de son ami se retira : ce fut Félix. Olivier
épousa ; et Félix dégoûté de la vie sans savoir pourquoi, se précipita
dans toutes sortes de métiers dangereux ; le dernier fut de se faire
contrabbandieri.

Vous n'ignorez pas, petit frère, qu'il y a quatre tribunaux en France,
Caen, Reims, Valence et Toulouse, où les contrebandiers sont jugés ; et
que le plus sévère des quatre, c'est celui de Reims, où préside un nommé
Coleau, l'âme la plus féroce que la nature ait encore formée. Félix fut
pris les armes à la main, conduit devant le terrible Coleau, et condamné
a mort, comme cinq cents autres qui l'avaient précédé. Olivier apprit le
sort de Félix. Une nuit, il se lève d'à côté de sa femme, et, sans lui
rien dire, il s'en va à Reims. Il s'adresse au juge Coleau ; il se jette
a ses pieds, et lui demande la grâce de voir et d'embrasser Félix.
Coleau le regarde, se tait un moment, et lui fait signe de s'asseoir.
Olivier s'assied. Au bout d'une demi-heure, Coleau tire sa montre et dit
a Olivier : « Si tu veux voir et embrasser ton ami vivant, dépêche-toi, il
est en chemin ; et si ma montre va bien, avant qu'il soit dix minutes il
sera pendu. » Olivier, transporté de fureur, se lève, décharge sur la
nuque du cou au juge Coleau un énorme coup de bâton, dont il l'étend
presque mort ; court vers la place, arrive, crie, frappe le bourreau,
frappe les gens de la justice, soulève la populace indignée de ces
exécutions. Les pierres volent ; Félix délivré s'enfuit ; Olivier songe à
son salut : mais un soldat de maréchaussée lui avait percé les flancs
d'un coup de baïonnette, sans qu'il s'en fût aperçu. Il gagna la porte
de la ville, mais il ne put aller plus loin ; des voituriers charitables
le jetèrent sur leur charrette, et le déposaient à la porte de sa maison
un moment avant qu'il expirait ; il n'eut que le temps de dire à sa femme :
« Femme, approche, que je t'embrasse ; je me meurs, mais le balafré est
sauvé. »

Un soir que nous allions à la promenade, selon notre usage, nous vîmes
au-devant d'une chaumière une grande femme debout, avec quatre petits
enfants à ses pieds ; sa contenance triste et fermé attira notre
attention, et notre attention fixa la sienne. Après un moment de
silence, elle nous dit : « Voilà quatre petits enfants, je suis leur mère,
et je n'ai plus de mari. » Cette manière haute de solliciter la
commisération était bien faite pour nous toucher. Nous lui offrîmes nos
secours, qu'elle accepta avec honnêteté : c'est à cette occasion que nous
avons appris l'histoire de son mari Olivier et de Félix son ami. Nous
avons parlé d'elle, et j'espère que notre recommandation ne lui aura pas
été inutile. Vous voyez, petit frère, que la grandeur d'âme et les
hautes qualités sont de toutes les conditions et de tous les pays ; que
tél meurt obscur, à qui il n'a manqué qu'un autre théâtre ; et qu'il ne
faut pas aller jusque chez les Iroquois pour trouver deux amis.

Dans le temps que le brigand Testalunga infestation la Sicile avec sa
troupe, Romano, son ami et son confident, fut pris. C'était le
lieutenant de Testalunga, et son second. Le père de ce Romano fut arrêté
et emprisonné pour crimes. On lui promit sa grâce et sa liberté, pourvu
que Romano trahit et livrait son chef Testalunga. Le combat entre la
tendresse filiale et l'amitié jurée fut violent. Mais Romano père
persuada son fils de donner la préférence à l'amitié, honteux de devoir
la vie à une trahison. Romano se rendit à l'avis de son père. Romano
père fut mis à mort ; et jamais les tortures les plus cruelles ne purent
arracher de Romano fils la délation de ses complices.
Vous avez désiré, petit frère, de savoir ce qu'est devenu Félix ; c'est
une curiosité si simple, et le motif en est si louable, que nous nous
sommes un peu reproché de ne l'avoir pas eue. Pour réparer cette faute,
nous avons pensé d'abord à M. Papin, docteur en théologie, et curé de
Sainte-Marie à Bourbonne : mais maman s'est ravisée ; et nous avons donné
la préférence au subdélégué Aubert, qui est un bon homme, bien rond, et
qui nous a envoyé le récit suivant, sur la vérité duquel vous pouvez
compter :

« Le nommé Félix vit encore. Échappé des mains de la justice, il se jeta
dans les forêts de la province, dont il avait appris à connaître les
tours et les détours pendant qu'il faisait la contrebande, cherchant à
s'approcher peu à peu de la demeure d'Olivier, dont il ignorait le sort.

« Il y avait au fond d'un bois, où vous vous êtes promenée quelquefois,
un charbonnier dont la cabane servait d'asile à ces sortes de gens ;
c'était aussi l'entrepôt de leurs marchandises et de leurs armes : ce fut
là que Félix se rendit, non sans avoir couru le danger de tomber dans
les embûches de la maréchaussée, qui le suivait à la piste. Quelques-uns
de ses associés y avaient porté la nouvelle de son emprisonnement a
Reims ; et le charbonnier et la charbonnière le croyaient justicier,
lorsqu'il leur apparut.

« Je vais vous raconter la chose, comme je la tiens de la charbonnière,
qui est décédée ici il n'y a pas longtemps.

« Ce furent ses enfants, en rôdant autour de la cabane, qui le virent les
premiers. Tandis qu'il s'arrêtait à caresser le plus jeune, dont il
était le parrain, les autres entrèrent dans la cabane en criant : Félix !
Félix ! Le père et la mère sortirent en répétant le même cri de joie ;
mais ce misérable était si harassé de fatigue et de besoin, qu'il n'eut
pas la force de répondre, et qu'il tomba presque défaillant entre leurs
bras.

« Ces bonnes gens le secourent de ce qu'ils avaient, lui donnèrent du
pain, du vin, quelques légumes : il mangea, et s'endormit.

« a son réveil, son premier mot fut : « Olivier ! Enfants, ne savez-vous
rien d'Olivier ? - Non, » lui répondirent-ils. Il leur raconta l'aventure
de Reims ; il passa la nuit et le jour suivant avec eux. Il soupirait, il
prononçait le nom d'Olivier ; il le croyait dans les prisons de Reims ; il
voulait y aller, il voulait aller mourir avec lui ; et ce ne fut pas sans
peine que le charbonnier et la charbonnière le détournent de ce
dessein.

« Sur le milieu de la seconde nuit, il prit un fusil, il mit un sabre
sous son bras, et s'adressant à voix basse au charbonnier ...
« Charbonnier !

« - Félix !

« - Prends ta cognée, et marchons.

« - Où !

« - Belle demande ! chez Olivier. »

« Ils vont ; mais tout en sortant de la forêt, les voilà enveloppés d'un
détachement de maréchaussée.

« Je m'en rapporte à ce que m'en a dit la charbonnière ; mais il est inouï
que deux hommes à pied aient pu tenir contre une vingtaine d'hommes a
cheval : apparemment que ceux-ci étaient épars, et qu'ils voulaient se
saisir de leur proie en vie. Quoi qu'il en soit, l'action fut
très-chaude ; il y eut cinq chevaux d'estropiés et sept cavaliers de
hachés ou sabrés. Le pauvre charbonnier resta mort sur la place d'un
coup de feu a la tempe ; Félix regagna la forêt ; et comme il est d'une
agilité incroyable, il courait d'un endroit à l'autre ; en courant, il
chargeait son fusil, tirait, donnait un coup de sifflet. Ces coups de
sifflet, ces coups de fusil donnés, tirés à différents intervalles et de
différents côtés, firent craindre aux cavaliers de maréchaussée qu'il
n'y eût là une horde de contrebandiers ; et ils se retirent en
diligence.

« Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de bataille ; il
mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules, et reprit le chemin de la
cabane, où la charbonnière et ses enfants dormaient encore. Il s'arrête
a la porte, il étend le cadavre a ses pieds, et s'assied le dos appuyé
contre un arbre et le visage tourné vers l'entrée de la cabane. Voilà le
spectacle qui attendait la charbonnière au sortir de sa baraque.