Texte - « Bric-a-brac » Alexandre Dumas

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Toutes les fois que quelque grand criminel attire sur lui la curiosité
publique, a l'instant même, on se met a la recherche de ses
antécédents ; on remonte a sa jeunesse, a son enfance ; on jette des
lueurs sur sa famille, sur le lieu de sa naissance, enfin sur tout ce
qui tient a son origine.

Eh bien, sur ce point, j'ose dire que je suis le seul en France qui
puisse satisfaire convenablement votre curiosité.

Si vous avez lu, dans mes Causeries, l'article intitulé : les Petits
Cadeaux de mon ami Delaporte, vous vous
rappellerez que j'ai déjà raconté comment notre excellent consul a
Tunis, dans son désir de compléter les échantillons zoologiques du
Jardin des Plantes, était parvenu à se procurer successivement vingt
singes, cinq antilopes, trois girafes, deux lions, et, enfin, un petit
hippopotame, qui, parvenu à l'âge adulte, est devenu le père de celui
dont nous déplorons aujourd'hui la fin prématurée.

Mais n'anticipons pas, et reprenons l'histoire où nous l'avons
laissée.

Le petit hippopotame offert par Delaporte au Jardin des Plantes avait
été pris, il vous en souvient, sous le ventre même de sa mère.

Aussi fallut-il lui trouver un biberon.

Une peau de chèvre fit l'affaire ; une des pattes de l'animal, coupée
au genou et débarrassée de son poil, simula le pis maternel. Le lait
de quatre chèvres fut versé dans la peau, et le nourrisson eut un
biberon.

On avait quelque chose comme quatre ou cinq cents lieues à faire avant
que d'arriver au Caire. La nécessité où l'on était de tenir toujours
l'hippopotame dans l'eau douce forçait les pêcheurs à suivre le cours
du fleuve ; c'était, d'ailleurs, le procédé le plus facile. Un firman
du pacha autorise les pêcheurs à mettre sur leur route en
réquisition autant de chèvres et de vaches que besoin serait.

Pendant les premiers jours, il fallut au jeune hippopotame le lait de
dix chèvres ou de quatre vaches. Au fur et à mesure qu'il grandissait,
le nombre de ses nourrices augmentait. a Philae, il lui fallut le lait
de vingt chèvres ou de huit vaches ; en arrivant au Caire, celui de
trente chèvres ou de douze vaches.

Au reste, il se portait à merveille, et jamais nourrisson n'avait fait
plus d'honneur à ses nourrices.

Seulement, comme nous l'avons dit, les pêcheurs étaient pleins
d'inquiétude ; le pacha leur avait demandé une femelle, et, au bout de
quatre ans, au lieu d'une femelle, ils lui apportent un mâle.

Le premier moment fut terrible ! Abbas-Pacha déclara que ses émissaires
étaient quatre misérables qu'il ferait périr sous le bâton. Ces
menaces-là, en Egypte, ont toujours un côté sérieux ; aussi les
malheureux pécheurs disputèrent-ils un des leurs a Delaporte.

Delaporte les rassura : il répondait de tout.

En effet, il alla trouver Abbas-Pacha ; et, comme s'il ignorait
l'arrivée du malencontreux animal a Boulacq, il annonça au pacha qu'il
venait de recevoir des nouvelles du gouvernement français, lequel,
éprouvant le besoin d'avoir au Jardin des Plantes un hippopotame mâle,
faisait demander au consul s'il n'y aurait pas moyen de se procurer au
Caire un animal de ce sexe et de cette espèce.

Vous comprenez ...

Abbas-Pacha trouvait le placement de son hippopotame, et était en même
temps agréable a un gouvernement allié.

Il n'y avait pas moyen de faire donner la bastonnade a des gens qui
avaient été au-devant des désirs du consul d'une des grandes
puissances européennes.

D'ailleurs, la question était presque résolue : en vertu de l'entente
cordiale qui existait entre les deux gouvernements, il était évident
qu'à un moment donné, ou la France prêterait son hippopotame mâle a
l'Angleterre, ou l'Angleterre prêterait son hippopotame femelle a la
France.

Delaporte remercia Abbas-Pacha en son nom et au nom de Geoffroy
Saint-Hilaire, donna une magnifique prime aux quatre pêcheurs, et
s'occupa du transport en France de sa ménagerie.

D'abord, il crut la chose facile : il pensait avoir l'Albatros à sa
disposition ; mais l'Albatros reçut l'ordre de faire voile pour je ne
sais plus quel port de l'Archipel.

Force fut à Delaporte de traiter avec un bateau à vapeur des
Messageries impériales.

Ce fut une grande affaire : l'hippopotame avait quelque chose comme
cinq ou six mois ; il avait énormément profité ; il pesait trois ou
quatre cents, exigeait un bassin d'une quinzaine de pieds de diamètre.

On lui fit confectionner le susdit bassin, qui fût aménagé à l'avant
du bâtiment ; on transporta à bord cent tonnes d'eau du Nil afin qu'il
eût toujours un bain doux et frais ; en outre, on embarqua quarante
chèvres, pour subvenir à sa nourriture.

Quatre Arabes, un pêcheur, un preneur de lions, un preneur de girafes
et un preneur de singes furent embarqués avec les animaux qu'ils
avaient amenés.

Le tout arriva en seize jours à Marseille.

Il va sans dire que Delaporte n'avait pas perdu de vue un instant sa
première cargaison.

a Marseille, il mit sur des trues appropriés à cette destination
l'hippopotame et sa suite.

Les trente, quadrupèdes, dont vingt quadrumanes, arrivèrent à Paris
aussi heureusement qu'ils étaient arrivés à Marseille.

a leur arrivée j'allai leur faire visite. Grâce a Delaporte je fus
admis à l'honneur de saluer les lions, de présenter mes respects a
l'hippopotame, de caresser les antilopes, de passer entre les jambes
des girafes, et d'offrir des noix et des pommes aux singes.

Le domestique de Delaporte, qui était le favori de tous ces animaux,
semblait jaloux de me voir ainsi fraterniser avec eux.

a propos, laissez-moi vous dire un seul petit mot du domestique de
Delaporte.

C'est un magnifique enfant du Darfour, noir comme un charbon et qui a
déjà l'air d'un homme, quoiqu'il n'ait, selon toute probabilité, que
onze ou douze ans. Je dis selon toute probabilité, parce qu'il n'y a
pas d'exemple qu'un nègre sache son âge. Celui-là ... Pardon,
j'oubliais de vous dire son nom. Il se nomme Abailard. En
outre, - chose assez commune, au reste, d'un nègre à l'égard de son
maître, - il appelle Delaporte papa.

Vous allez voir pourquoi il se nomme Abailard et appelle Delaporte
papa.

Abailard, qui, en ce temps-là, n'avait pas encore de nom, ou qui en
avait un dont il ne se souvient plus, fut fait prisonnier, avec sa
mère, par une tribu en guerre avec la sienne.

Sa mère avait quatorze ans, et lui en avait deux.

On les sépara et on les vendit.

La mère fut vendue à un Turc, l'enfant à un négociant chrétien.

Nul ne sait ce que devint la mère.

Quant à l'enfant, son maître habitait Kenneh ; il vint à Kenneh avec
son maître.

Nous avons dit que son maître était négociant ; mais nous avons oublié
de spécifier l'objet de son commerce.

Il vendait des étoffes.

Un jour, il s'aperçut qu'une pièce d'étoffe lui manquait, et il
soupçonne le pauvre petit, alors âgé de six ans, de l'avoir volée.

Le procès est vite fait dans toute l'Égypte, et dans la haute Égypte
surtout, entre un maître et un esclave.

Le marchand d'étoffes coucha l'enfant sur le dos, lui passa les jambes
dans des entraves et lui expliqua lui-même, afin d'être sûr qu'il n'y
aurait point de tricherie, cinquante coups de bâton sous la plante des
pieds.