Texte - « Histoire d'un casse-noisette » Alexandre Dumas

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Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se
mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie
commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et
rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps,
un corps de musiciens s'organise : c'étaient des figaros avec
leurs guitares, des préférais avec leurs musettes, des bergers
suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui,
quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne
commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon
l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute,
monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant
même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la
paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les
arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,
s'organisant, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put
trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un
cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,
laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n allât
prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête
de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se
trouva le premier prêt.

Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour
l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous
aveugle : ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins
de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les
autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les
postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre
boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux
prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette
qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne
pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller
comme des écrevisses dans un panier ; mais, quels que fussent
leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers,
moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le
couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et
aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors,
sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent
délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les
flancs et à se ranger quatre par quatre.

Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques
minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait
maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et
fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils
à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle
Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les
voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme
faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles
descendant.

Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée
tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au
centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique ;
gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de
charger ; à droite, une infanterie formidable ; tandis que, sur un
tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de
s'établir une batterie de dix pièces de canon ; en outre, une
puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de
chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans
l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était
trop avancé pour reculer ; il donna le signal par un couïc qui
fut répété en choeur par toute son armée.

En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret,
répondit en envoyant au milieu des masses sournoises une volée
de mitraille.

Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla
pour charger ; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait
sous les pieds des chevaux ; de l'autre, la fumée des canons qui
s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du
champ de bataille.

Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du
râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de
Casse-Noisette dominant tout le fracas.

- Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous
en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle,
formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de
peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par
quatre, comme vous faites. Bravo ! messieurs les soldats de
plomb, bravo ! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le
faites, et la journée est à nous !

Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la
bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris,
refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton,
culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus
pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient ;
c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse
lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se
défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait
inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par
masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de
souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se
réunir autour de leur colonel ; un gros bataillon de souris les
avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui
faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait
avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier ; le cuisinier
enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche ; les
soldats de plomb tenaient comme des murailles ; mais Arlequin,
avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se
mettre sous la protection de la batterie ; mais le carré du
lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en
s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique ; enfin
le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,
avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se
retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute
la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert.
Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de
cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille,
ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En
un instant le tabouret fut escaladé ; les canonniers se firent
tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson,
et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais
tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une
volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa
en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui
apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de
l'ennemi.