Texte - « Les quatre cavaliers de l'apocalypse » Vicente Ibáñez

fermez et commencez à taper
A quatre heures et demie, il pénétra dans le jardin de la Chapelle
expiatoire. C'était une demi-heure trop tôt ; mais son impatience
d'amoureux lui donnait l'illusion d'avancer l'heure de la rencontre en
avançant sa propre arrivée au lieu convenu.

Marguerite Laurier était une jeune dame élégante, un peu légère, encore
honnête, qu'il avait connue dans le salon du sénateur Lacour. Elle était
mariée à un ingénieur qui avait dans les environs de Paris une fabrique
de moteurs pour automobiles. Laurier était un homme de trente-cinq ans,
grand, un peu lourd, taciturne, et dont le regard lent et triste
semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond des hommes et des choses. Sa
femme, moins âgée que lui de dix ans, avait d'abord accepté avec une
souriante condescendance l'adoration silencieuse et grave de son époux ;
mais elle s'en était bientôt lassée, et, lorsque Jules, le peintre
fashionable, était apparu dans sa vie, elle l'avait accueilli comme un
rayon de soleil. Ils se plurent l'un à l'autre. Elle avait été flattée
de l'attention que l'artiste lui prêtait, et l'artiste l'avait trouvée
moins banale que ses admiratrices ordinaires. Ils eurent donc des
entrevues dans les jardins publics et dans les squares ; ils se
promenèrent amoureusement aux Buttes-Chaumont, au Luxembourg, au parc
Montsouris. Elle frissonnait délicieusement de terreur à la pensée
d'être surprise par Laurier, lequel, très occupé de sa fabrique, n'avait
pas encore le moindre soupçon. D'ailleurs elle entendait bien ne pas se
donner à Jules avec la même facilité que tant d'autres : cet amour à la
fois innocent et coupable était sa première faute, et elle voulait que
ce fût la dernière. La situation paraissait sans issue, et Jules
commençait à s'impatienter de ces relations trop chastes et même un peu
puériles, dont les plus grandes licences consistaient à prendre quelques
baisers à la dérobée.

Fût-ce une amie de Marguerite qui devina l'intrigue et qui la fit
connaître au mari par une lettre anonyme ? Fût-ce Marguerite qui se
trahit elle-même par ses rentrées tardives, par ses gaîtés
inexplicables, par l'aversion qu'elle témoigna inopinément à l'ingénieur
dans l'intimité conjugale ? Le fait est que Laurier se mit à épier sa
femme et n'eut aucune peine à constater les rendez-vous qu'elle avait
avec Jules. Comme il aimait Marguerite d'une passion profonde et se
croyait trahi beaucoup plus irréparablement qu'il ne l'était en
réalité, des idées violentes et contradictoires se heurtent dans son
esprit. Il songea à la tuer ; il songea à tuer Desnoyers ; il songea à se
tuer lui-même. Finalement il ne tua personne, et, par bonté pour cette
femme qui le traitait si mal, il accepta sa disgrâce. En somme, c'était
sa faute, s'il n'avait pas su se faire aimer. Mais il était homme
d'honneur et ne pouvait accepter le rôle de mari complaisant. Il eut
donc avec Marguerite une brève explication qui se termina par cet arrêt :

- Désormais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Retourne chez ta mère
et demande le divorce. Je n'y ferai aucune opposition et je faciliterai
le jugement qui sera rendu en ta faveur. Adieu.

Après cette rupture, le peintre était parti pour l'Amérique afin de
prendre des arrangements avec les fermiers des biens qu'il y possédait
en propre, de vendre quelques pièces de terre, et de réunir la grosse
somme dont il avait besoin pour son mariage et pour l'organisation de sa
maison.

Lorsque Jules eut franchi la grille par où l'on entre du boulevard
Haussmann dans le jardin de la Chapelle expiatoire, il y trouva les
allées pleines d'enfants qui couraient et piaillaient. Il reçut dans les
jambes un cerceau poussé par un bambin ; il fit un faux pas contre un
ballon. Autour des châtaigniers fourmillait le public ordinaire des
jours de chaleur. C'étaient des servantes des maisons voisines, qui
cousaient ou qui babillaient, tout en suivant d'un regard distrait les
jeux des petits confiés à leur garde ; c'étaient des bourgeois du
quartier, venus là pour lire leur journal avec l'illusion d'y jouir de
la paix d'un bocage. Tous les bancs étaient occupés. Les chaises de fer,
sièges payants, servaient d'asile à des femmes chargées de paquets, à
des bourgeoises des environs de Paris qui attendaient des personnes de
leur famille pour prendre le train à la gare Saint-Lazare.

Après trois semaines de traversée pendant lesquelles Jules avait évolué
sur la piste ovale d'un pont de navire avec l'automatisme d'un cheval de
manège, il avait plaisir à se mouvoir librement sur cette terre ferme où
ses chaussures faisaient grincer le sable. Ses pieds, habitués à un sol
instable, gardaient encore une sensation de déséquilibrement. Il se
promenait de long en large ; mais ses allées et venues n'attirait
l'attention de personne. Une préoccupation commune semblait s'être
emparée de tout le monde, hommes et femmes ; les gens échangeaient à
haute voix leurs impressions ; ceux qui tenaient un journal à la main
voyaient leurs voisins s'approcher avec un sourire interrogatif. Il n'y
avait plus trace de la méfiance et de la crainte instinctives qui
portent les habitants des grandes villes à s'ignorer mutuellement ou à
se dévisager comme des ennemis.