Texte - « Contes et nouvelles » Edouard Laboulaye

fermez et commencez à taper
Elle était là, les yeux rougis par les veilles et les larmes, regardant
sa fille rongée par la fièvre, cherchant en vain dans sa pensée comment
elle trouverait pour le lendemain du travail et du pain, quand une
main hardie tourna la clef de la porte et fit tressaillir la mère et
l'enfant.

La personne qui entrait était une femme de chambre mise de la façon la
plus élégante. Une taille pincée, un petit bonnet jeté en arrière de la
tête, un tablier coquettement festonné, tout annonçait une camériste de
grande maison. Elle approcha d'un air dégagé et ouvrant sa main, dans
laquelle il y avait une pièce d'or :

« Tenez, bonne femme, dit-elle a Madeleine, voilà ce que Madame m'a
chargé de vous remettre.

- Qu'est-ce que cet argent ? Qui me l'envoie ? demanda la veuve de
l'ouvrier en ouvrant des yeux étonnés.

- C'est Madame, c'est la propriétaire, répondit la femme de chambre, en
tenant du bout des doigts la pièce d'or, que Madeleine ne regarda même
pas.

- Votre maîtresse ne me doit rien, que je sache ; je n'ai pas travaillé
pour elle.

- Sans doute, reprit la femme de chambre en haussant les épaules, sans
doute ; Madame a ses ouvrières ; mais Mme Remy, la concierge a dit a
Madame que vous n'aviez pas payé votre terme et que vous aviez un enfant
malade ; et comme Madame est très charitable, quoiqu'elle ait beaucoup de
pauvres, Madame m'a dit : « Rose, montez auprès de cette bonne femme, qui
loge au grenier et portez-lui cette aumône. Tenez, voilà l'argent, il
faut que je descende ». Et Mlle Rose jeta la pièce d'or sur une chaise,
le seul meuble a peu près qu'il y eût dans cette chambre désolée.

« Arrêtez, Mademoiselle, dit Madeleine, je ne suis pas une mendiante, je
ne demande l'aumône à personne. Mon terme, je le paierai ; il ne me faut
pour cela qu'une semaine de travail. Remportez cet argent, ajouta-t-elle
avec une certaine impatience, encore une fois, je n'en veux pas ; je ne
tends pas la main.

- Madame m'a dit de vous porter ces vingt francs, reprit Rose d'un air
dédaigneux, je n'ai d'ordres à recevoir que de ma maîtresse ; le reste
ne me regarde pas. Il n'y a que ceux qui paient qui ont le droit de
commander. »

Madeleine était à la porte avant la femme de chambre.

« Reprenez cet or, cria-t-elle d'un ton impérieux ; reprenez cet or et
sortez d'ici. Croyez-vous que je recevrai un secours de ces bourgeois
qui m'ont tué mon mari ? Croyez-vous que je veuille rien de vos maîtres
ni de vous ? Allez-vous-en, ajouta-t-elle d'une voix que faisait trembler
la colère, et ne rentrez jamais ici, ou ce n'est pas par la porte que
vous sortirez.

- C'est bien, je vais tout dire à Madame ; on vous donnera votre congé,
impertinente, qui refusez les bienfaits ... »

On n'entendit pas le reste de la phrase, car Madeleine avait jeté la
pièce d'or dans le corridor et poussé la porte avec une telle violence
que peu s'en fallut qu'elle n'écrase les doigts de Mlle Rose.

Madeleine se promenait à grands pas dans la chambre, les yeux hagards,
tantôt regardant sa fille, tantôt cherchant le ciel au travers des
nuages et du brouillard. « O honte ! disait-elle, ô misère ! Est-ce là
que j'en devais venir ? » Elle prit son enfant dans ses bras, l'embrassa
convulsivement, et enfin se mit à pleurer.

« Qu'as-tu, maman ? disait la petite fille. Pourquoi refuses-tu l'argent
que t'envoie cette bonne dame ? Tu te plaignais hier de n'avoir pas un
peu de bouillon pour moi, tu m'en aurais acheté !

- Tais-toi, tais-toi, Julie, reprit Madeleine ; du bouillon, tu en auras ;
je suis plus riche que tu ne crois. »

Elle ouvrit une malle jetée dans un coin de la chambre, remua quelques
restes de vieux linge, et chercha comme si elle pouvait trouver quelque
chose. Mais depuis longtemps tout était vendu, jusqu'à l'anneau de
mariage ; il n'y avait plus rien que des chiffons sans valeur.

Madeleine soupira, ferma le vieux coffre, et, regardant autour d'elle,
dans ces murs abandonnés, elle prit l'unique matelas de son lit,
c'était sa dernière ressource ; elle le charge sur sa tête et descendit
rapidement l'escalier pour courir au mont-de-piété.

« Ne pleure pas, disait-elle à l'enfant, qui m'effrayait de rester seule,
ne pleure pas ! Dans un instant je reviens avec un beau morceau de boeuf,
tu m'aideras à mettre le pot-au-feu ; nous épluchons ensemble les
oignons et les carottes ; attends-moi, dans un instant nous nous
amuseront, et demain j'aurai du travail. Quand la besogne n'allait pas,
ton père, le pauvre homme ! disait : « Patience, patience ! Dieu n'abandonne
pas les honnêtes gens. »

On pense que Mlle Rose, si indignement traitée, n'avait pas gardé pour
elle les paroles de Madeleine ; mais Mme de la Guerche était sortie ; il
n'y avait à la maison que sa fille, Marie ; c'est à elle que Rose, tout
émue, et agitant les bras, contait les injures que lui avaient dites
cette méchante femme et les dangers qui l'avaient menacée.

« Oui, Mademoiselle, disait-elle, les larmes aux yeux, on m'a outragée ;
peu s'en faut qu'on ne m'ait battue. Cela ne me fait rien, je suis
au-dessus de ces misérables, mais c'est manquer à Madame et à vous
aussi, Mademoiselle. Du reste, Mme Remy le dit souvent : « Ces dames sont
trop bonnes, aussi on leur manque de respect. Avec les pauvres, il faut
être raide quand on leur donne, pour leur faire sentir qu'on les oblige :
c'est comme ça que font toutes les dames comme il faut. »

- C'est bien, que Mme Remy garde ses réflexions pour elle, et faites
comme Mme Remy. Donnez-moi le paquet de flanelle et de linge que j'ai
cousu cet hiver.

- Vous sortez de l'appartement, Mademoiselle ?

- Oui, je monte chez cette pauvre femme ; c'est au sixième, la seconde
porte à gauche, n'est-ce pas ?

- N'y allez pas, Mademoiselle ! Il vous arriverait quelque malheur. Vous
ne connaissez pas cette femme ; elle a des yeux comme un tigre en furie.
Au moins, Mademoiselle, prenez quelqu'un avec vous ; je vais appeler
Baptiste.

- N'appelez personne, et restez ; je n'ai pas besoin de vous. »

Et, au grand effroi de Rose, Marie monta au grenier, sans même se
retourner pour regarder les gestes éplorés de sa femme de chambre.

Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son
portrait ; car vous avez deviné que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine
Marie.

Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime à la voir. Sa taille est
lourde, sa démarche peu gracieuse, sa figure large et carrée ; mais elle
a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit
de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de
franchise et de bonté dans son sourire qu'en vérité je ne connais pas de
femme que je préfère à ma cousine. Elle est pieuse, et même dévote ; il
ne se passe guère de jour qu'on ne la voie à l'église ; un sermon est
pour elle une fête, mais sa religion ne gêne personne ; jamais Marie ne
se fait valoir ; jamais elle ne condamne les autres ; elle est toujours
prête à défendre les absents, à protéger ceux qu'on attaque, à excuser
ceux qui sont tombés ; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le
fond de l'âme, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bonté.
Marie pense toujours aux autres et jamais a elle-même ; elle met son
plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chrétienne comme ma cousine
convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voilà pourquoi,
malgré son peu de beauté, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma
cousine Marie.