Texte - « Boule de Suif » Guy de Maupassant

fermez et commencez à taper
L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval
triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon,
attache les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais,
car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumière.
Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs
immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit :- »Pourquoi ne montez-vous
pas dans la voiture, vous serez à l'abri, au moins. »

Ils n'y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les
trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite ;
puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les
dernières places sans échanger une parole.

Le plancher était couvert de paille où les pieds s'enfoncèrent. Les
dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un
charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à
voix basse, elles en énumèrent les avantages, se répétant des choses
qu'elles savaient déjà depuis longtemps.

Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre
a cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda :- »Tout le
monde est-il monté ? »-Une voix du dedans répondit :- »Oui. »-On partit.

La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les
roues s'enfonçaient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des
craquements sourds ; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient ; et le
fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les
côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant
brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort
plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu'un
voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne
tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs
et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où
apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt
une chaumière avec un capuchon de neige.

Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de
cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l'un de
l'autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue
Grand-Pont.

Ancien commis d'un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté
le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très
mauvais vin aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses
connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de
ruses et de jovialité.

Sa réputation de filou était si bien établie, qu'un soir, à la
préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant
et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu'il voyait un peu
somnolentes de faire une partie de « L'oiseau vole », le mot lui-même vola
a travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait
fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.

Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses
plaisanteries bonnes ou mauvaises ; et personne ne pouvait parler de lui
sans ajouter immédiatement :- »Il est impayable, ce Loiseau. »

De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d'une face
rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision
rapide, était l'ordre et l'arithmétique de la maison de commerce, qu'il
animait par son activité joyeuse.

A côté d'eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure,
M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire
de trois filatures, officier de la Légion d'honneur et membre du Conseil
général. Il était resté, tout le temps de l'Empire, chef de l'opposition
bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement
a la cause qu'il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre
expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari,
demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen
en garnison.

Elle faisait vis-à-vis a son époux, toute petite, toute mignonne, toute
jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d'un oeil navré
l'intérieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un
des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte,
vieux gentilhomme de grande tournure, s'efforçait d'accentuer, par les
artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV
qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse
une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et
gouverneur de province.

Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert
représentait le parti orléaniste dans le département. L'histoire de
son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes était toujours
demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait
mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils
de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon
demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille
galanterie, et dont l'entrée fût difficile.

La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on,
cinq cent mille livres de revenu.

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société
rentrée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la
Religion et des Principes.

Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même
banc ; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui
égrenait de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave.
L'une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si
elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure.
L'autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine
de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les
illuminés.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les
regards de tous.

L'homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens
respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans
les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les
frères et amis une assez belle fortune qu'il tenait de son père, ancien
confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin
la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au Quatre
Septembre, par suite d'une farce peut-être, il s'était cru nommé préfet,
mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau,
demeurés seuls maîtres de la place, refusent de le reconnaître, ce qui
le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et
serviable, il s'était occupé avec une ardeur incomparable d'organiser la
défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous
les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les
routes, et, à l'approche de l'ennemi, satisfait de ses préparatifs, il
s'était vivement replié vers la ville.

Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, où de
nouveaux retranchements allaient être nécessaires.

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son
embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif.
Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis,
étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ;
avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa
robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur
faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de
pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s'ouvraient, en haut, deux yeux
noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre
dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser,
meublée de quenottes luisantes et microscopiques.