Texte - « Cora » George Sand

fermez et commencez à taper
Profondément humilié de ma mésaventure, je résolus de m'enfermer chez
moi jusqu'à ce que le tailleur du chef-lieu m'eût fait parvenir un habit
complet dans le dernier goût. L'honnête homme ne s'y épargne point, et
me confectionna des vêtements si exigus et si coquets que je pensai
mourir de douleur en me voyant réduit à ma plus simple expression,
et semblable en tous points à ces caricatures de fats parisiens
et d'incroyables qui nous faisaient encore pâmer de rire, l'année
précédente, à l'île Maurice. Je ne pouvais pas me persuader que je ne
fusse pas cent fois plus ridicule sous cet habit que sous celui que je
venais de quitter, et je ne savais plus que devenir ; car j'avais
promis solennellement à mon hôtesse, la femme du plus gros notaire de
l'arrondissement, de la conduire au bal, et de lui faire danser la
première et probablement l'unique contredanse à laquelle ses charmes lui
donnaient le droit de prétendre. Incertain, honteux, tremblant, je me
décidai à descendre et a demandé à cette estimable femme un avis rigide
et sincère sur ma situation. Je pris un flambeau et je me hasardai
jusqu'à la porte de son appartement ; mais je m'arrêtai palpitant et
désespéré, en entendant partir de ce sanctuaire un bruit confus de voix
fraîches et perçantes, de rires aigus et naïfs, qui m'annonçait la
présence de cinq ou six demoiselles de la ville. Je faillis retourner
sur mes pas ; car, de m'exposer au jugement d'un si malin aréopage dans
une parure plus que problématique à mes yeux, c'était un héroïsme dont
peu de jeunes gens a ma place se fussent sentis capables.

Enfin, la force de ma volonté l'emporta ; je me demandai si j'avais lu
pour rien Locke et Condillac, et poussant la porte d'une main ferme,
j'entrai par l'effet d'une résolution désespérée. J'ai vu de près
d'affreux événements, je puis le dire : j'ai traversé les mers et les
orages, j'ai échappé aux griffes d'un tigre dans le royaume de Java,
et aux dents d'un crocodile dans la baie de Tunis ; j'ai vu en face les
gueules béantes des sloops flibustiers ; j'ai mangé du biscuit de mer qui
m'a percé les gencives ; j'ai embrassé la fille du roi de Timor, eh
bien ! je vous jure que tout ceci n'était rien au prix de mon entrée dans
cet appartement, et que dans aucun jour de ma vie je ne recueillis un
aussi glorieux fruit de l'éducation philosophique.

Les demoiselles étaient assises en cercle, et, en attendant que la femme
du notaire eût achevé de mêler à ses cheveux noirs une légère guirlande
de pivoines, ces gentes filles de la nature échangeaient entre elles de
joyeux propos et de naïves chansons. Mon apparition inattendue paralysé
l'élan de cette gaieté charmante. Le silence étendit ses ailes de hibou
sur leurs blondes têtes, et tous les yeux s'attachent sur moi avec
l'expression du doute, de la méfiance et de la peur.

Puis tout a coup un cri de surprise s'échappa du sein de la plus jeune,
et mon nom vola de bouche en bouche comme la bordée d'une frégate armée
en guerre. Mon sang se glaça dans mes veines, et je faillis prendre la
fuite comme un brick qui a cru attaquer un chasse-marée, et qui, a
la portée de la longue-vue, découvre un beau trois-mâts, laissant
nonchalamment tomber ses sabords pour lui faire accueil.

Mais, a ma grande stupéfaction, la femme de mon hôte, laissant la moitié
de ses boucles crêpées et menaçantes, tandis que l'autre gisait
encore sous le papier gris de la papillote, accourut vers moi en
s'écriant :-C'est notre jeune homme ! c'est notre pauvre Georges ! Ah ! mon
Dieu ! quelle métamorphose ! qu'il est bien mis ! quelle jolie tournure !
quelle coupe d'habit élégante et moderne ! Ah ! Mesdemoiselles,
regardez ! regardez comme M. Georges est changé, comme il a l'air
distingué. Vous ferez danser ces demoiselles, monsieur Georges, après
moi, pourtant ! Vous m'avez forcée de vous promettre la première, vous
vous en souvenez ?

Les demoiselles gardaient le silence, et je doutais encore de mon
triomphe. Je rassemblerai le reste de mon courage pour leur demander
timidement leur goût sur cet habit, et aussitôt un choeur de louanges
pur et mélodieux à mes oreilles comme un chant céleste s'éleva autour
de moi. Jamais on n'avait rien vu de mieux ; on ne trouvait pas un pli
a blâmer ; le collet raide et volumineux était d'un goût exquis, les
basques courtes et cambrées avaient une grâce parfaite, le gilet parsemé
de gigantesques rosaces était d'un éclat sans pareil ; la cravate
inflexible, croisée avec une rigueur systématique, était un
chef-d'oeuvre d'invention ; la manchette et le jabot terrible
couronnaient l'oeuvre. De mémoire de jeunes filles, aucun employé de
l'administration des postes n'avait fait un tel début dans le monde.

J'avoue que ce n'est pas un des moins brillants souvenirs de ma jeunesse
que mon entrée triomphante dans ce bal, serré dans mon habit neuf,
froissé par les baleines dorsales de mon gilet, vexé par le rigorisme de
mes entournures, et, de plus, flanqué à droite de la femme du notaire,
a gauche de mademoiselle Phédora, sa nièce, la plus vieille et la plus
laide fille du département. N'importe, j'étais fier, j'étais heureux,
j'étais bien mis.

La salle était un peu froide, un peu sombre, un peu malpropre ; les
banquettes étaient bien tachées d'huile çà et là, les quinquets jouaient
bien un peu, sur les têtes fleuries et emplumées du bal, le vieux rôle
de l'épée de Damoclès ; le parquet n'était pas fort brillant, les robes
des femmes n'étaient pas toutes fraîches, pas plus que la fraîcheur de
certains visages n'était naturelle. Il y avait bien des pieds un peu
larges dans des souliers de satin un peu rustiques, des bras un peu
rouges sous des manches de dentelle, des cours un peu hâlés sous des
colliers de perles, et des corsages un peu robustes sous des ceintures
de moire. Il y avait bien aussi sur l'habit des hommes une légère odeur
de tabac de la régie, dans l'office un parfum de vin chaud un peu
brutal, dans l'air un nuage de poussière un peu agreste, et pourtant
c'était une charmante fête, une aimable réunion, sur ma parole ! La
musique n'était pas beaucoup plus mauvaise que celle de Port-Louis ou
de Saint-Paul. Les modes n'étaient, à coup sûr, ni aussi arriérées, ni
aussi exagérées que celles qu'on prétend suivre à Calcutta ; en outre,
les femmes étaient généralement plus blanches, les hommes moins rudes et
moins bruyants.

A tout prendre, pour moi qui n'avais point vu les merveilles de la
civilisation poussées à la dernière limite, pour moi qui n'avais vu
l'opéra qu'en Amérique et le bal qu'en Asie, le bal a peu pres public et
général de la petite ville pourrait bien sembler pompeux et enivrant,
si l'on considère d'ailleurs la profonde sensation qu'y produisait mon
habit et le succès incontestable que j'obtins d'emblée à la fin de la
première contredanse.

Mais ces joies naïves de l'amour-propre firent bientôt place à un
sentiment plus conforme à ma nature inflammable et contemplative. Une
femme entra dans le bal et j'oubliai toutes les autres ; j'oubliai même
mon triomphe et mon habit neuf. Je n'eus plus de regards et de pensées
que pour elle.

Oh ! c'est qu'elle était vraiment bien belle, et qu'il n'était pas besoin
d'avoir vingt-cinq ans et d'arrivée de l'Inde pour en être frappé. Un
peintre célèbre qui passa, l'année suivante, dans la ville, arrêta sa
chaise de poste en l'apercevant a sa fenêtre, fit dételer les chevaux et
resta huit jours à l'auberge du Lion-d'Argent, cherchant par tous les
moyens possibles à pénétrer jusqu'à elle pour la peindre. Mais jamais il
ne put faire comprendre à sa famille qu'on pouvait par amour de l'art
faire le portrait d'une femme sans avoir l'intention de la séduire. Il
fut éconduit, et la beauté de Cora n'est restée empreinte que dans le
cerveau peut-être de ce grand artiste, et dans le coeur d'un pauvre
fonctionnaire destitué de l'administration des postes.