Texte - « La Marquise » George Sand

fermez et commencez à taper
La marquise garda un instant le silence ; mais tout à coup, posant avec
bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée
entre ses doigts, « Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser,
dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien :

« Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse
comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant,
et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh ! cela vous étonne bien
d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute
sa vie qu'un amour, et un amour platonique ! C'est que, voyez-vous, mon
enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes,
et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être
découvrirez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu
dont vous n'avez pas l'idée.

Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et
marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête.

- Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.

- Oh ! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver
jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire : c'était un comédien.

- C'était toujours bien un roi, j'imagine.

- Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches.
Vous n'êtes pas surpris ?

-Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas
rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en
France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte ?

- Comme vous connaissez notre temps ! Cela fait pitié. Eh ! c'est
précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires,
et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur
contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès
lors un grand scandale ; et lorsque vous entendez parler d'horribles
dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et
de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi
révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a
transmises fussent les seuls honnêtes gens de France ? »

Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux
était compétent pour juger la question. Je la ramène à son histoire,
qu'elle reprit ainsi :

« Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que
la première fois que je le vis, et que j'exprime mon admiration à la
comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit :
« Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
devant une autre que moi ; on vous raillait cruellement si l'on vous
soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne
peut pas être un homme. »

Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais
pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait
absurde ; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon
admiration semblait une hypocrisie méchanceté.

Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans,
quoique sur la scène il parut souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait
mieux Corneille que Racine ; mais dans l'un et dans l'autre il était
inimitable.

- Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit
pas resté dans les annales du talent dramatique.

- Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle ; on ne l'appréciait ni
a la ville et a la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut
outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur
de son âme et de ses efforts pour se perfectionner ; on le tolérait, on
l'applaudit parfois ; mais, en somme, on le considéra toujours comme un
comédien de mauvais goût.

C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle
qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport
immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne
sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus
compris Lélio que le monde ne m'a jugée. « Cet homme est exagéré,
disait-on, de lui ; il se force, il ne sent rien ; » et de moi l'on disait
ailleurs : « Cette femme est méprisante et froide ; elle n'a pas de coeur. »
Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus
vivement de l'époque !

Dans ce temps-là, on jouait la tragédie décemment ; il fallait avoir
bon ton, même en donnant un soufflet ; il fallait mourir convenablement
et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du
beau monde ; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport
avec les paniers et la poudre dont on accablait encore Phèdre et
Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette
école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions ; seulement la tragédie
m'ennuyait à mourir ; et comme il était de mauvais ton d'en convenir,
j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine ; mais l'air
froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de
moi que j'étais insensible au charme des beaux vers.

J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un
soir à la Comédie-Française pour voir jouer le Cid. Pendant mon séjour
a la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour
la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendais pas plus tôt le son de
sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore,
une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on
critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on
voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un
roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le
diadème : cela était contraire aux arrêts du bon goût.

Lélio était petit et grêle ; sa beauté ne consiste pas dans les
traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des
attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et
mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans
une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus
suave. C'est pour lui qu'il aurait dû être créé le mot de charme, qui
s'applique à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses
mouvements.

Que vous dirai-je ! Ce fut en effet un charme jeté sur moi. Cet homme,
qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention,
qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait
lui-même pour s'identifier avec la passion ; cet homme que l'âme semblait
user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais
cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment
électrique ; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec
lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour.

Je ne pouvais plus vivre sans le voir : il me gouvernait, il me dominait.
Ce n'était pas un homme pour moi ; mais je l'entendais autrement que
madame de Ferrières ; c'était bien plus : c'était une puissance morale, un
maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de
lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir.
Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les
églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me
mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je
gagnez un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle,
une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où
je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais
en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je
n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout
l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de
la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes
palpitations me saisissait. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
apprêtait ma voiture ; je marchais avec agitation, et si Larrieux était
près de moi, je le brutaliser pour le renvoyer ; t'éloignais avec un art
infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion
de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la
dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans a
Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants
qui l'entouraient.