Texte - « Metella » George Sand

fermez et commencez à taper
Aussi cet homme est fou d'avoir pris au sérieux les divagations d'un
étourdi a moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de
lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître ! c'est horriblement
désagréable, après tout. » Il appela son valet de chambre pour qu'il
lui fit la barbe, et s'impatientait sérieusement de ne pouvoir retrouver
dans son nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre.

« Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un
air riant et ouvert ; j'ai su en bas que vous étiez éveillé, et je viens
vous chercher pour déjeuner avec moi chez lady Mowbray. »

Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux a deviner l'effet
de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine
défiance des autres ; il avait en même temps une honnête confiance en
son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
l'intimider.

« De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon
cher compagnon de voyage, de m'avoir procuré cette faveur. Maintenant
nous sommes quittes. »

Les manières cordiales et franches de Buondelmonte ne se démentent
point. Seulement, comme le jeune étranger, tout en se hâtant, donnait
des soins minutieux à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire
qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa
cravate. « Si nous faisons une guerre d'embûches, pensa-t-il, c'est fort
bien ; avançons. » Il ôta sa cravate, et gronda son domestique de lui en
avoir donné une mal pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. « J'en
aimerais mieux un bleu de ciel, » dit Olivier ; et quand Hantz eut apporté
la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une après l'autre d'un
air d'incertitude et de perplexité.

« S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet de chambre
timidement.

- Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier ; monsieur le comte, je
m'en rapporte à vous, qui êtes un homme de goût : laquelle de ces deux
couleurs convient le mieux au ton de ma figure ?

- Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le
bleu ni le rose.

- Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son domestique. »

La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y monta avec lui.
Ils étaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point.
Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il
voulait être ! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir
son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était d'accord avec
Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir
difficile ; mais si Buondelmonte était seul de son parti, il pouvait être
agréable de le tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie
avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au
comte de l'avoir laissé parler a tort et à travers sans se nommer ; le
comte avait sur le coeur, non les étourderies qu'Olivier avait débitées
la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.

Lady Mowbray habitait un palais magnifique ; le comte mit quelque
affectation a y entrer comme chez lui, et à parler aux domestiques
comme s'ils eussent été les siens. Olivier se tenait sur ses gardes
et observait les moindres mouvements de son guide. La pièce où ils
attendirent était décorée avec un art et une richesse dont le comte
semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré ni par son argent ni
par son goût. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray
comme s'il avait été son maître de peinture, et semblait jouir de
l'émotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de
lady Mowbray.

Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais ; elle avait
les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosée d'une Anglaise. Ce
que les lignes de sa beauté avaient d'antique et de sévère était adouci
par une expression sereine et tendre qui est particulière aux visages
britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure
avait été reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie ;
mais malgré cette perfection, malgré ces triomphes, malgré la parure
exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard
qu'Olivier jeta sur elle lui dévoile le secret tourment du comte de
Buondelmonte : Metella n'était plus jeune.

Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't
l'admiration universelle l'avait couronnée, aucune des séductions
qu'elle pouvait encore exercer, ne la défendirent de ce premier arrêt
de condamnation que le regard d'un homme jeune lance a une femme qui ne
l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier rapprocha de cette
beauté si parfaite et si rare le souvenir d'une fraîche et brutale
beauté de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce
qu'ils auraient voulu ; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir
seize ans que cet âge problématique dont les femmes cachent le chiffre
comme un affreux secret.

Ce regard fut prompt ; mais il n'échappe point au comte, et lui fit
involontairement mordre sa lèvre inférieure.

Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant ; il se remit et veilla
mieux sur lui-même : il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il
pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'était ; car si
lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle
valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-être ;
peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit.

Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta Olivier a lady
Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour
l'autre ; et au moment, où Metella tendait sa main au Genevois en le
remerciant du service qu'il avait rendu à son ami, le comte ajouta :
« Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionné qu'il
professe pour vous, madame. Celui-ci mérite plus que les autres : il vous
a adorée avant de vous voir. »

Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire
plein de douceur et de bonté ; et, lui tendant la main, « Soyons donc
amis, lui dit-elle, car je vous dois un dédommagement pour cette
mauvaise plaisanterie de monsieur.

-Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous a dit ce que je
n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop payé de ce que j'ai fait
pour lui. » Et il baisa résolument la main de lady Mowbray.

« L'insolent ! » pensa le comte.

Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de petits soins et
d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entièrement
son dépit ; Olivier cessa bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray,
de pâle, nonchalante et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint
vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni son esprit ni sa
grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la trouva rajeunie de dix ans ;
cependant son bon sens naturel l'empêcha de se tromper sur un point
important. Il vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers
lui, ne tirait sa gaieté, son plaisir et son rajeunissement que des
attentions affectueuses du comte. « Elle l'aime encore, pensa-t-il, et
lui l'aimera tant qu'elle sera aimée des autres. »

Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il comprit ce qui se
passait entre eux, et il s'inquiéta peu de ce qui pouvait se passer en
lui-même ; il était encore trop tôt.

Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire ; il crut tenir
la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se
convainquit bien de sa défaite.

A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le reconduire
chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la
main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se
répandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, et quand on la
rencontre sur un front flétri par les années, elle y jette de magiques
éclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit
en descendant l'escalier : « Eh bien ! mon cher ami, êtes-vous toujours
amoureux de ma maîtresse ?