Texte - « Les derniers paysans - Tome 1 » Émile Souvestre

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- Oui, oui, cela paraît ridicule, dit le capitaine en hochant la tête,
et cependant, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a
reconnu l'existence des sorciers. Les Grecs et les Romains y croyaient.
Tibulle parle d'une magicienne qui, par ses chants, attirait les
moissons d'un autre domaine : Cantus vicinis fruges traducit ab agris.
L'Evangile de Nicodème nous apprend que Jésus-Christ se livrait, dans
son enfance, à des opérations magiques en modelant avec de la terre de
potier des oiseaux qu'il animait. Innocent VIII dit textuellement dans
un de ses édits pontificaux : « Nous avons appris qu'un grand nombre de
personnes des deux sexes ont l'audace d'entrer en commerce intime avec
le diable, et, par leurs sorcelleries, frappent également les hommes,
les bêtes, les moissons des champs, les raisins des vignobles, les
fruits des arbres et les herbes des pâturages. » À Port-Royal, on avait
les mêmes opinions. Marguerite Périer, nièce de Pascal, raconte, dans
ses mémoires, qu'une sorcière jeta un sort sur son oncle lorsqu'il
était enfant, et faillit le faire périr. Aujourd'hui tout cela nous
paraît ridicule ; mais nous avons ri également de la seconde vue des
prophètes, récemment expliquée par le magnétisme, et des alchimistes qui
faisaient de l'or, quand nos savants sont sur le point de faire du
diamant. Les croyances des vieux âges finissent toujours par se
justifier. Les prétendues erreurs du passé ne sont, le plus souvent, que
les ignorances du présent ; nos progrès témoignent seulement de nos
oublis ; quand nous croyons découvrir une Amérique, il se trouve toujours
que nos ancêtres l'avaient peuplée mille ans auparavant.

Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua a entasser
les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient
tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c'était,
presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les
clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien
l'innocente manie du vieux soldat pour savoir qu'une adhésion
complaisante s'arrêtait court : un peu de contradiction lui était
nécessaire en guise d'éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans
trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu'on le persuade, et je
finis par proposer une visite au sorcier du Petit-Haule. Comme sa
cabane était sur notre route, le capitaine accepta sur-le-champ et
pria Ferret de nous conduire.

Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que
les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs
superstitieuses, soit qu'il eût quelque motif particulier d'éviter
Guillemot, il ne céda à notre insistance qu'après avoir épuisé tous les
moyens de nous retenir.

Nous retournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la
mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux
fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil
couchant qui semblaient barrer l'horizon comme une muraille rougeâtre ;
le reste du ciel était d'un gris d'acier, et l'on commençait à sentir
l'âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait
parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où
l'on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de
culture. Plus nous avancions, plus le paysage devient aride et désert.
Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris
d'une croix de pierre. Notre guide nous dit qu'elle portait dans le pays
le nom de Croix des Garous. C'était là que les malheureux condamnés à
porter la haire, ou peau de loup, qui les oblige à courir le varou,
venaient recevoir, chaque nuit, la correction d'une main invisible ; car,
en Normandie, les garous ne sont point comme ailleurs, des sorciers
qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le
ravage, mais des damnés qui sont restés éveillés dans leur fosse,
comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le
mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent
malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la haie magique. Ferret
nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice
était d'aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre
chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire
de la Trinité.

Le capitaine ne manqua pas de me prouver, a cette occasion, que
l'existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de
tous les siècles. Après m'avoir cité le mythologique Lycaon, il me
parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir
mangé la chair d'un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n'avait
qu'a passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il
nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant
cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se
déclarent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je
n'oppose rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne
cherchant pas à démontrer qu'il avait tort, je le désintéressés en
quelque sorte d'avoir raison.

- Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement
certaine. Il serait possible qu'il y eût seulement une leçon dans
l'histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le
garouage peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans
certains scélérats, l'incarnation des instincts, l'âme devenue visible.
Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les
criminels : wargus habeatur (qu'il soit regardé comme un loup). Le
peuple prend aisément l'image pour la réalité ; du loup symbolique il
aura fait un loup véritable.

- Ajoutez, repris-je, qu'il regarde les analogies comme des filiations.
A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des
aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant
dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensaient que ce
devaient être ces aventuriers transformés.

Toutes ces fables prouvent l'activité intellectuelle du peuple. Entouré
d'un monde de mystères, qu'il veut sonder à tout prix, il invente
l'explication qu'il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est
l'origine de toutes les mythologies : on y trouverait également celle des
sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont
il n'apercevait point les causes ; il a trouvé du soulagement à se
supposer un ennemi invisible ; c'était du moins quelqu'un à accuser et
haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les
auxiliaires de nos aspirations vers l'impossible, ce sont encore plus
les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l'air
de ne pas comprendre ; ils justifient l'inconnu.

- Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine ; bien que
vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée
par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement.
Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les parias
de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le
monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement
que l'homme isolé est hors des voies humaines, qu'il faut qu'il soit un
saint ou un damné ; de là l'horreur pour ces ermites du diable, comme
je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal
qu'il peut, leur souhaite tout celui qu'il n'ose leur faire ; ils le
savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.

- Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion
psychologique, venait pourtant d'en comprendre la conclusion ; il ne fait
pas bon les avoir contre soi, la preuve Férou, qui, pour s'être permis de
battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses
seigles grêlés.

- Il paraît que l'homme du Petit-Haule a reçu plusieurs dons, me fit
observer le capitaine. En France, nos paysans, suivant qu'ils sont
cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des meneurs de
loups ou des conducteurs de nuées. Ils redoutent les premiers, parce
qu'ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur
obéissent ; les seconds, parce qu'ils commandent aux trombes d'emporter
les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée
Magonie, où ils ont leurs greniers d'abondance. Ces derniers sont ce
que les capitulaires de Charlemagne appellent des tempestaires.