Texte - « L'île mystérieuse » Jules Verne

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Or, il n'en était qu'à deux encablures, quand des cris terribles,
sortis de quatre poitrines à la fois, retentirent. Le ballon, qui
semblait ne plus devoir se relever, venait de refaire encore un
bond inattendu, après avoir été frappé d'un formidable coup de
mer. Comme s'il eût été délesté subitement d'une nouvelle partie
de son poids, il remonta à une hauteur de quinze cents pieds, et
là il rencontra une sorte de remous du vent, qui, au lieu de le
porter directement à la côte, lui fit suivre une direction presque
parallèle. Enfin, deux minutes plus tard, il s'en rapprochait
obliquement, et il tombait définitivement sur le sable du
rivage, hors de la portée des lames.

Les passagers, s'aidant les uns les autres, parvinrent à se
dégager des mailles du filet. Le ballon, délesté de leur poids,
fut repris par le vent, et comme un oiseau blessé qui retrouve un
instant de vie, il disparut dans l'espace.

La nacelle avait contenu cinq passagers, plus un chien, et le
ballon n'en jetait que quatre sur le rivage.

Le passager manquant avait évidemment été enlevé par le coup de
mer qui venait de frapper le filet, et c'est ce qui avait permis à
l'aérostat allégé, de remonter une dernière fois, puis, quelques
instants après, d'atteindre la terre.

a peine les quatre naufragés - on peut leur donner ce nom -
avaient-ils pris pied sur le sol, que tous, songeant à l'absent,
s'écriait : « Il essaye peut-être d'aborder à la nage ! Sauvons-le !
sauvons-le ! »

Ce n'étaient ni des aéronautes de profession, ni des amateurs
d'expéditions aériennes, que l'ouragan venait de jeter sur cette
côte. C'étaient des prisonniers de guerre, que leur audace avait
poussés à s'enfuir dans des circonstances extraordinaires.

Cent fois, ils auraient dû périr ! Cent fois, leur ballon déchiré
aurait dû les précipiter dans l'abîme ! Mais le ciel les réservait
a une étrange destinée, et le 20 mars, après avoir fui Richmond,
assiégée par les troupes du général Ulysse Grant, ils se
trouvaient à sept mille milles de cette capitale de la Virginie,
la principale place forte des séparatistes, pendant la terrible
guerre de Sécession. Leur navigation aérienne avait duré cinq
jours.

Voici, d'ailleurs, dans quelles circonstances curieuses s'était
produite l'évasion des prisonniers, - évasion qui devait aboutir
a la catastrophe que l'on connaît.

Cette année même, au mois de février 1865, dans un de ces coups de
main que tenta, mais inutilement, le général Grant pour s'emparer
de Richmond, plusieurs de ses officiers tombèrent au pouvoir de
l'ennemi et furent internés dans la ville. L'un des plus
distingués de ceux qui furent pris appartenait à l'état-major
fédéral, et se nommait Cyrus Smith.

Cyrus Smith, originaire du Massachusetts, était un ingénieur, un
savant de premier ordre, auquel le gouvernement de l'Union avait
confié, pendant la guerre, la direction des chemins de fer, dont
le rôle stratégique fut si considérable. Véritable Américain du
nord, maigre, osseux, efflanqué, âgé de quarante-cinq ans environ,
il grisonnant déjà par ses cheveux ras et par sa barbe, dont il ne
conservait qu'une épaisse moustache. Il avait une de ces belles
têtes « numismatiques », qui semblent faites pour être frappées en
médailles, les yeux ardents, la bouche sérieuse, la physionomie
d'un savant de l'école militante. C'était un de ces ingénieurs qui
ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces
généraux qui ont voulu débuter simples soldats. Aussi, en même
temps que l'ingéniosité de l'esprit, possédait-il la suprême
habileté de main. Ses muscles présentent de remarquables
symptômes de tonicité. Véritablement homme d'action en même temps
qu'homme de pensée, il agissait sans effort, sous l'influence
d'une large expansion vitale, ayant cette persistance vivace qui
défie toute mauvaise chance.

Très instruit, très pratique, très débrouillard », pour employer
un mot de la langue militaire française, c'était un tempérament
superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent
les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois
conditions dont l'ensemble détermine l'énergie humaine : activité
d'esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la
volonté. Et sa devise aurait pu être celle de Guillaume d'Orange
au XVIIe siècle : « Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre,
ni de réussir pour persévérer. » En même temps, Cyrus Smith était
le courage personnifié. Il avait été de toutes les batailles
pendant cette guerre de Sécession. Après avoir commencé sous
Ulysse Grant dans les volontaires de l'Illinois, il s'était battu
a Paducah, à Belmont, à Pittsburg-Landing, au siège de Corinth, a
Port-Gibson, à la Rivière-Noire, à Chattanooga, a Wilderness, sur
le Potomak, partout et vaillamment, en soldat digne du général qui
répondait : « Je ne compte jamais mes morts ! » Et, cent fois, Cyrus
Smith aurait dû être au nombre de ceux-là que ne comptait pas le
terrible Grant, mais dans ces combats, où il ne s'épargne guère,
la chance le favorisa toujours, jusqu'au moment où il fut blessé
et pris sur le champ de bataille de Richmond. En même temps que
Cyrus Smith, et le même jour, un autre personnage important
tombait au pouvoir des sudistes. Ce n'était rien moins que
l'honorable Gédéon Spilett, reporter » du New-York Herald, qui
avait été chargé de suivre les péripéties de la guerre au milieu
des armées du Nord.

Gédéon Spilett était de la race de ces étonnants chroniqueurs
anglais ou américains, des Stanley et autres, qui ne reculent
devant rien pour obtenir une information exacte et pour la
transmettre a leur journal dans les plus brefs délais. Les
journaux de l'Union, tels que le New-York Herald, forment de
véritables puissances, et leurs délégués sont des représentants
avec lesquels on compte. Gédéon Spilett marquait au premier rang
de ces délégués.

Homme de grand mérite, énergique, prompt et prêt a tout, plein
d'idées, ayant couru le monde entier, soldat et artiste, bouillant
dans le conseil, résolu dans l'action, ne comptant ni peines, ni
fatigues, ni dangers, quand il s'agissait de tout savoir, pour lui
d'abord, et pour son journal ensuite, véritable héros de la
curiosité, de l'information, de l'inédit, de l'inconnu, de
l'impossible, c'était un de ces intrépides observateurs qui
écrivent sous les balles, chroniquement » sous les boulets, et pour
lesquels tous les périls sont des bonnes fortunes.

Lui aussi avait été de toutes les batailles, au premier rang,
revolver d'une main, carnet de l'autre, et la mitraille ne faisait
pas trembler son crayon.

Il ne fatiguait pas les fils de télégrammes incessants, comme ceux
qui parlent alors qu'ils n'ont rien a dire, mais chacune de ses
notes, courtes, nettes, claires, portait la lumière sur un point
important. D'ailleurs », l'humour » ne lui manquait pas. Ce fut lui
qui, après l'affaire de la Rivière-Noire, voulant à tout prix
conserver sa place au guichet du bureau télégraphique, afin
d'annoncer à son journal le résultat de la bataille, télégraphie
pendant deux heures les premiers chapitres de la Bible. Il en
coûta deux mille dollars au New-York Herald, mais le New-York
Herald fut le premier informé.

Gédéon Spilett était de haute taille. Il avait quarante ans au
plus. Des favoris blonds tirant sur le rouge encadraient sa
figure. Son oeil était calme, vif, rapide dans ses déplacements.
C'était l'oeil d'un homme qui a l'habitude de percevoir vite tous
les détails d'un horizon. Solidement bâti, il s'était trempé dans
tous les climats comme une barre d'acier dans l'eau froide. Depuis
dix ans, Gédéon Spilett était le reporter attitré du New-York
Herald, qu'il enrichissait de ses chroniques et de ses dessins,
car il maniait aussi bien le crayon que la plume.

Lorsqu'il fut pris, il était en train de faire la description et
le croquis de la bataille. Les derniers mots relevés sur son
carnet furent ceux-ci : « Un sudiste me couche en joue et ... » Et
Gédéon Spilett fut manqué, car, suivant son invariable habitude,
il se tira de cette affaire sans une égratignure.

Cyrus Smith et Gédéon Spilett, qui ne se connaissaient pas, si ce
n'est de réputation, avaient été tous les deux transportés à
Richmond.

L'ingénieur guérit rapidement de sa blessure, et ce fut pendant sa
convalescence qu'il fit connaissance du reporter. Ces deux hommes
se plurent et apprirent a s'apprécier. Bientôt, leur vie commune
n'eut plus qu'un but, s'enfuir, rejoindre l'armée de Grant et
combattre encore dans ses rangs pour l'unité fédérale.

Les deux Américains étaient donc décidés à profiter de toute
occasion ; mais bien qu'ils eussent été laissés libres dans la
ville, Richmond était si sévèrement gardée, qu'une évasion devait
être regardée comme impossible. Sur ces entre faits, Cyrus Smith
fut rejoint par un serviteur, qui lui était dévoué à la vie, a la
mort.

Cet intrépide était un nègre, né sur le domaine de l'ingénieur,
d'un père et d'une mère esclaves, mais que, depuis longtemps,
Cyrus Smith, abolitionniste de raison et de coeur, avait
affranchi. L'esclave, devenu libre, n'avait pas voulu quitter son
maître.

Il l'aimait à mourir pour lui. C'était un garçon de trente ans,
vigoureux, agile, adroit, intelligent, doux et calme, parfois
naïf, toujours souriant, serviable et bon. Il se nommait
Nabuchodonosor, mais il ne répondait qu'a l'appellation
abréviative et familière de Nab.

Quand Nab apprit que son maître avait été fait prisonnier, il
quitta le Massachussets sans hésiter, arriva devant Richmond, et,
a force de ruse et d'adresse, après avoir risqué vingt fois sa
vie, il parvint à pénétrer dans la ville assiégée. Ce que furent
le plaisir de Cyrus Smith, en revoyant son serviteur, et la joie
de Nab a retrouver son maître, cela ne peut s'exprimer.

Mais si Nab avait pu pénétrer dans Richmond, il était bien
autrement difficile d'en sortir, car on surveillait de très près
les prisonniers fédéraux.