Texte - « Sans dessus dessous » Jules Verne

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Pourquoi, puisqu'il s'agissait d'une licitation
immobilière, n'était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
tribunal, institué pour ce genre d'opération ? Enfin, pourquoi l'intervention
d'un commissaire-priseur, lorsqu'on poursuivait la mise en vente d'une partie
du globe terrestre ? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
quelque meuble meublant, et n'était-ce pas tout ce qu'il y avait de plus
immeuble au monde ?

En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L'ensemble
des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n'en
serait pas moins valable. Et, au fait, cela n'indiquait-il pas que, dans la
pensée de la North Polar Practical Association, l'immeuble en question tenait
également du meuble, comme s'il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette
singularité ne laissait-elle pas d'intriguer certains esprits éminemment
perspicaces - très rares, même aux États-Unis.

D'ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
été adjugée dans une salle des Auctions, par l'entremise d'un
commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.

En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
l'Océan Pacifique, l'île Spencer, fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c'était une île habitable,
située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours
d'eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d'être mis en
culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces
éternelles, défendue par d'infranchissables banquises, et que très probablement
personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l'incertain
domaine du Pôle, mis en adjudication, n'atteindra jamais un prix aussi
considérable.

Néanmoins, ce jour-là, l'étrangeté de l'affaire avait attiré, sinon beaucoup
d'amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d'en connaître
le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.

Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été
très entourés, très recherchés - et, bien entendu, très interviewés. Comme cela
se passait en Amérique, rien d'étonnant que l'opinion publique fût surexcitée
au plus haut point. De là, des paris insensés - forme la plus ordinaire sous
laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l'Europe commence
a suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération
américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du
centre, de l'ouest et du sud, se divisaient en groupes d'opinions différentes,
tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que
le Pôle nord s'abritait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles.
Et, cependant, ils n'étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n'était
ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils
redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses
ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue,
ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles
engagées. On pariait sur America et sur Great-Britain comme on l'eût fait
sur des chevaux de course, et a peu près à égalité. Quant à Danemark, Sweden,
Holland et Russia, bien qu'on les offrait à 12 et 13,5, ils ne trouvaient guère
preneurs.

La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l'encombrement des curieux
intercepter la circulation dans Bolton-street. L'opinion avait été extrêmement
soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
d'être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
côte dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major
Donellan ... a l'Admiralty-Office, faisait observer le New-York Herald, les
lords de l'Amirauté poussaient a l'acquisition des terres arctiques, désignées
par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.

Qu'y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars ? on ne
savait. Mais, ce jour-là, a Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la
North Polar Practical Association était abandonnée à ses seules ressources,
la lutte pourrait bien se terminer au profit de l'Angleterre. De là, une
pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement
de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée
dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas
s'inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste
assurée du succès.

a mesure que l'heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
Trois heures avant l'ouverture des portes, il n'était plus possible d'arriver à
la salle de vente. Déjà tout l'espace réservé au public était rempli a faire
éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d'une
barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C'était bien le
moins qu'ils eussent la possibilité de suivre les phases de l'adjudication et
de pousser a propos leurs enchères.

Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui
se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d'assaut. Et on eût
dit, en vérité, qu'ils allaient s'élancer a l'assaut du Pôle nord !

Du côté de l'Amérique, personne ne s'était présenté, si ce n'est le
consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
indifférence. a coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l'assistance, et
ne songeait sans doute qu'au placement des cargaisons qu'il attendait par les
navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des
millions de dollars ? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité
publique.

Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
Scorbitt fussent pour quelque chose dans l'affaire. Et comment l'aurait-on pu
deviner ? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils
semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n'avait
pas l'air de les connaître.

Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
d'Auctions, il n'y aurait pas lieu de tenir l'objet de la vente a la
disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni
l'examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du
doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un
bibelot antiquite. Et, antique, il l'était pourtant - antérieur à l'âge de fer, a
l'âge de bronze, a l'âge de pierre, c'est-à-dire aux époques préhistoriques,
puisqu'il datait du commencement du monde !

Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une
large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la
configuration des régions arctiques. a dix-sept degrés au-dessus du Cercle
polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
parallèle, circonscrivent la partie du globe dont la North Polar Practical
Association avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région
devait être occupée par une mer, couverte d'une carapace glacée d'épaisseur
considérable. Mais, cela, c'était l'affaire des acquéreurs. Du moins, ils
n'auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.

a midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite
porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
bureau. Déjà le crieur Flint, a la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
des déhanchements d'ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
public. Tous deux se réjouissait à cette pensée que la vacation leur
procurerait un énorme tant pour cent qu'ils n'auraient aucun déplaisir à
encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash »
suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu'elle fût,
elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte
des États qui ne seraient pas adjudicataires.

En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors
c'est le cas de dire urbi et orbi - que les enchères allaient s'ouvrir.

Quel moment solennel ! Tous les coeurs palpitent dans le quartier comme dans
la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se
propageant a travers les remous du public, pénétra dans la salle.

Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fut a peu
près calmé pour prendre la parole.