Texte - « Le Tour du monde en quatre-vingts jours » Jules Verne

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A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait
donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait
rien, sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux
gentlemen de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron, - par la tête, car il était
irréprochable quant aux pieds, - mais un Byron à moustaches et à
favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londoner. On
ne l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman
ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais
retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn,
ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni
au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il
n'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il
ne faisait partie ni de l'Institution royale de la Grande-Bretagne,
ni de l'Institution de Londres, ni de l'Institution des Artisans,
ni de l'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire de
l'Ouest, ni de l'Institution du Droit, ni de cette Institution des
Arts et des Sciences réunis, qui est placée sous le patronage direct
de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartient enfin à aucune des nombreuses
sociétés qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la
Société de l'Armonica jusqu'à la Société entomologique, fondée
principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

A qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi
les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa
sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un
crédit ouvert. De là une certaine « surface », due à ce que ses chèques
étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant
invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche ? Incontestablement. Mais comment il
avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire,
et Mr. Fogg était le dernier auquel il convient de s'adresser pour
l'apprendre. En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare,
car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou
généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait
aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il
était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait
était si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,
mécontente, cherchait au delà.

Avait-il voyagé ? C'était probable, car personne ne possédait mieux que
lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parut
avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots,
brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le
club au sujet des voyageurs perdus ou égarés ; il indiquait les vraies
probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées
par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les
justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout, - en esprit,
tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,
Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur
de le connaître un peu plus que les autres attestent que, - si ce
n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir
de sa maison au club, - personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais
vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de
jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature,
il gagnait souvent, mais ses gains n'entrait jamais dans sa bourse
et figuraient pour une somme importante à son budget de charité.
D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour
jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte
contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement,
sans fatigue, et cela allait à son caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants, - ce qui peut
arriver aux gens les plus honnêtes, - ni parents ni amis, - ce qui
est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de
Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il
n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans
la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues,
n'envoyant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher,
à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que
le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur
vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il
dormir, soit qu'il s'occupait de sa toilette. S'il se promenait, c'était
invariablement, d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en
marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle
s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes
ioniques en porphyre rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les
cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie
du club, qui fournissent à sa table leurs succulentes réserves ;
c'étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir,
chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans
une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe ;
c'étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son
sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et
de cinnamome ; c'était enfin la glace du club - glace venue à grands
frais des lacs d'Amérique - qui entretenait ses boissons dans un
satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut
convenir que l'excentricité a du bon !

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par
un extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du
locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité
extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait
donné son congé à James Forster, - ce garçon s'étant rendu coupable
de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre
degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six, - et il attendait son
successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et
demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées
sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher
l'aiguille de la pendule, - appareil compliqué qui indiquait les heures,
les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A
onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne
habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.